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ÉconomieInternational

Le FMI, garant d'un monde de plus en plus accro aux dettes

Photo de Florence Autret

Florence Autret, à Washington

Publié le 14 octobre 2014 à 07:00 - Mis à jour le 14 octobre 2014 à 08:45

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'institution qui fête ses 70 ans s'est reconvertie en homme à tout faire de la scène globale : oracle économique et médecin d'un système monétaire en constante expansion qui amasse des dettes avec le risque de déboucher sur une nouvelle crise financière mondiale.

Wolfgang Schäuble n'a guère apprécié la leçon de choses de Larry Summers. « Sauf à changer de politique, l'Europe se dirige tout droit vers un scénario à la japonaise », vient d'expliquer l'ancien secrétaire. « L'Europe n'est pas le Japon... Les choses sont plus compliquées que dans les manuels académiques », lui répond le ministre des Finances allemand qui martèle l'impératif des réformes structurelles et de l'équilibrage des budgets. L'ancien secrétaire au Trésor américain de l'administration Clinton et conseiller économique du président Obama, devenu professeur à Harvard, n'en démord pas : « Si vous pensez que çà marche, il faut continuer comme depuis cinq ans... mais le fait est que chaque année, la croissance a été plus faible que vous ne l'aviez prévu... Il faut prendre un virage politique ».

Du sang et des larmes

La scène se déroule dans un amphithéâtre de l'université George Washington, à un jet de pierre du Fonds monétaire international (FMI) où s'est réuni jusqu'au 12 octobre tout ce que le monde compte de décideurs économiques : banquiers centraux, ministres, banquiers privés, gestionnaires de fonds, consultants de tout poil. La veille, cette grand messe biannuelle s'est ouverte sur le traditionnel - et toujours très attendu -  discours d'Olivier Blanchard. L'économiste en chef de la maison a promis du sang et des larmes à l'Europe... et au reste du monde, si la croissance ne repart pas. La déflation a une chance sur trois de déferler sur la zone euro, la faute à des gouvernements incapables de relancer leur machine économique, a assuré l'oracle de la 19e rue arrivé à Washington en 2008 avec l'ancien directeur général Dominique Strauss-Kahn.

Le FMI a joué cette année l'arbitre des élégances européennes, exerçant sur l'Allemagne une énorme pression pour l'amener à recycler dans ses circuits productifs une partie de ses colossaux excédents (20% de PIB entre 2011 et 2013). La tentative de lancer un plan global d'investissement dans les infrastructures - le message central des ministres et banquiers du G20 - restera comme l' « histoire » de cet automne, installant plus que jamais le Fonds en forum global où se discutent les mérites respectifs des politiques fiscales et monétaires et s'esquisse les contours d'une gouvernance économique mondiale. Il est aussi bien autre chose.

A l'abri des guerres monétaires

Créé en 1944 pour mettre le monde à l'abri des guerres monétaires qui avaient préludé aux déflagrations de la première moitié du XXe siècle, le Fonds s'est transformé trois décennies plus tard en garant d'un système monétaire en constante expansion.

« La première grande augmentation (des flux de capitaux) est intervenue dans les années 1970 avec l'émergence des Eurodollars et d'autres marchés financiers offshore. Il a encore grandi avec l'accumulation despétrodollarspar les pays exportateurs dans les années 1970 et le recyclage de ces actifs par les grandes banques internationales auprès des créanciers publics importateurs de pétrole », raconte l'historien James Bougthon.

L'Américain Harry Dexton Wright et le Britannique John Maynard Keynes, architectes du système de Bretton Woods, pensaient en faire un gendarme intervenant à la marge et ponctuellement pour maintenant les comptes des États à l'équilibre... tout en protégeant les parités entre devises. Ils ambitionnaient de caler l'émission monétaire sur la production de richesse réelle et d'empêcher les États de vivre durablement à crédit a fait long feu. La fin de la convertibilité en or du dollar, actée unilatéralement par le président Richard Nixon en 1973, l'expansion du crédit public et privé, sous l'effet de la mondialisation et l'enrichissement général des nations qui s'est ensuivi, et la généralisation des taux de change flexibles ont eu raison de cette promesse. Le mouvement était d'autant plus irréversible que le premier État à maintenir largement ouvert le robinet de la création monétaire n'est autre que le premier actionnaire du Fonds : les États-Unis.

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Microscopique organisation

Depuis le virage de 1973, cette microscopique organisation qui ne compte pas plus de 2600 collaborateurs n'a jamais cessé d'étendre son champ d'intervention à la surface de la planète, flottant sur une montagne de crédit public et privé en constante expansion, gérant au fil de l'eau les convulsions d'un système monétaire global accro à la dette. A défaut de rabattre l'émission monétaire sur la production de richesse réelle et de veiller à ce que les politiques monétaires accommodantes des banques centrales et les flux de capitaux ne viennent gonfler des bulles d'actifs ou de crédit dans le flanc des souverains ou des banques, il arbitre les disputes entre des Etats au bord de la faillite et leurs créanciers privés. Effondrement des pays du tiers monde surendettés à la fin des années 1970, premier puis second défaut mexicain en 1982 et en 1994, crises financières en Asie après 1997, puis en Russie et en Argentine en 1998... jusqu'à l'effondrement européen de 2010. A chaque fois, l'objectif est de stopper l'effet de contagion d'un effondrement monétaire ou d'un défaut fournissant des « facilités » contre l'engagement d'absorber ses prescriptions économiques souvent amères. Depuis le milieu des années 1970, l'encours des crédits accordés aux Etats n'a cessé de croître en tendance pour approcher aujourd'hui les 100 milliards d'euros... dont la moitié au seul profit de l'enfant malade de la zone euro : la Grèce.

« A 70 ans, le Fonds n'est pas seulement pertinent, il est en mesure de relever les défis du moment », a expliqué la semaine dernière sa directrice générale. En Europe, il soutient à bout de bras le jeune État ukrainien contre les coups de butoir du Grand Frère russe, après avoir renfloué hier les créanciers privés de souverains européens défaillants. En Afrique, il entend armer financièrement les gouvernements confrontés au virus Ebola. « Nous n'avons pas de problème si les pays touchés par l'épidémie augmentent leur déficit », a expliqué Christine Lagarde, pendant qu'à sa droite, son numéro 2, l'Américain David Lipton, lève les sourcils. « David était un peu inquiet et quelques autres aussi. Mais nous sommes capables de mobiliser des ressources et de revoir nos standards ». Et comme si cela ne suffisait pas, ses hommes planchent également sur « les aspects fiscaux du changement climatique », l'amélioration des régimes de subvention aux énergies renouvelables ou encore l'inclusion des femmes dans le marché du travail...

« Ce n'est pas dans notrecorebusiness mais cela fait partie du rôle du FMI de se pencher sur des sujets qui sont macro-critiques. Et en plus de cela on fait tout ce que nous sommes sensés faire : surveillance économique, bilatéral, multilatéral, intersection des deux », a expliqué Christine Lagarde.

Une doctrine qui a évolué... sans être jamais explicitement reformulée

Depuis la formulation en 1989 du Consensus de Washington, qui ramassait en dix règles d'or la doctrine économique du fonds, faite de discipline budgétaire et d'ouverture des marchés, la doctrine du Fonds a évolué... sans être jamais explicitement reformulée.

Les critiques acerbes formulées par le prix Nobel et ancien économiste en chef de la Banque Mondiale Joseph Stiglitz en 2002 on coïncidé avec une crise existentielle... dont les chaos de l'économie mondiale ont vite sorti le Fonds. « Le fait est que nous sommes nécessaire, parce qu'il faut un prêteur en dernier ressort dans le système », explique un de ses collaborateurs. Quelques années plus tard, les inégalités ont fait leur apparition dans les grilles d'analyse selon lesquelles les hommes en noir élaborent les réformes prescrites aux pays sous programme. Et, depuis les ballons d'essai lancés au début des années 2000 par Anne Kruger, ancienne chef économiste du Fonds, le tabou de la restructuration des dettes souveraines commence à se fissurer. « Nous allons continuer à travailler » sur de clauses d'actions collectives dans les émissions de dettes des États, a annoncé Christine Lagarde cette semaine. Le feuilleton judiciaro-financier argentin, qui voit s'affronter depuis plus de dix ans une poignée d'investisseurs internationaux au très dispendieux pouvoir politique argentin, est passé par là. Mais les causes de cette inflexion sont plus structurelles.

Tant que le dollar domine le système monétaire mondial...

Certes l'équilibrage des budgets publics reste un must... en théorie. Mais le fait est que depuis que la création monétaire s'est affranchie de tout étalon métallique, le monde connaît une expansion de sa masse monétaire sans précédent dans l'histoire et que, fort de leur position d'émetteur de la devise de réserve du monde entier, les États-Unis continuent de financer leur train de vie et leur puissance à coup de déficit géant. La dette atteint des montants historiques, non seulement dans les pays en développement mais aussi chez les puissances industrielles. Celle de la zone euro dépasse 90% d PIB, celle du Japon 200%. Et les États-Unis était en 2013 au bord du défaut de paiement, pour des raisons, il est vrai, très politiques, le Congrès ayant refusé de relever le plafond de la dette. Tant que le dollar domine le système monétaire mondial un défaut américain n'est pas probable, le monde entier recyclant l'essentiel de ses excédents... en bons du Trésor. Et les Européens sont loin d'être considérés comme insolvables... en témoignent les taux d'intérêt ridiculement bas auxquels se financent la France et l'Allemagne en dépit de leur colossal endettement (respectivement 93% et 78%). Quant à l'effondrement de la Grèce, il renvoyait à un défaut de construction de l'union monétaire qui a permis  Athènes d'empiler jusqu'à 170% de dettes sans dévaluer ni subir aucune pression pour calmer le train d'enfer de ses finances publiques.

La "foire de la dette"

Derrière la vitrine des savants panels d'économistes et les flashs des « photos de famille » des grands de ce monde, les deux assemblées générales annuelles du FMI sont devenues une gigantesque « foire de la dette ». Dans les hôtels du centre ville, les grands émetteurs publics reçoivent à longueur de journée les investisseurs du monde entier : banques centrales, banques privées, fonds auprès desquels se placent les centaines de milliards de dettes publiques émises chaque année. « C'est un peu le royaume du speed dating », s'amuse un participant.

Dans les prochaines années, la résilience de cette petite institution lovée au cœur du quartier gouvernemental américain sera mise à rude épreuve. Le retournement de la politique monétaire américaine annonce une hausse des taux qui va fait planer sur un monde financier et des souverains surendettés le risque d'une nouvelle crise financière. Et sa légitimité souffre de l'incapacité du Congrès américain à adopter une réforme de sa gouvernance qui fasse droit à la place que se sont taillés par les puissances émergentes dans le jeu économique global. « Nous sommes pris en otage par les jeux politiques américains », explique une source interne qui reconnaît qu'il n'est pas normal qu'autour de la table du conseil d'administration la voix de l'Indonésie ne pèse pas plus lourd que celle de la Belgique. « J'espère qu'à Brisbane (où se réunit le G20 en novembre), 19 paires d'yeux  se tourneront vers le président Obama » pour l'enjoindre de faire pression sur le pouvoir législatif, a confié sa directrice générale.

La guerre monétaire des grands pays émergents

Ironiquement, les économistes du Fonds qui annonçaient la semaine dernière une nouvelle révision à la baisse des prévisions de croissance et estimaient à 40% les risques d'une récession dans la zone euro, actaient le passage de relais entre Pékin et Washington à la tête du palmarès des plus grands producteurs de richesse (classés en parité de pouvoir d'achat). Prétexte supplémentaire pour les grands émergents de se livrer à une guerre monétaire qui ne dit pas son nom mais contre laquelle le FMI, pourtant créé pour l'empêcher, ne peut rien. Tel est le prix à payer pour le maintien de ce « privilège exorbitant » que dénonçait le jeune ministre des Finances, Valéry Giscard d'Estaing, et fait depuis 40 ans des États-Unis, le seul pays à disposer d'un pouvoir d'émission illimité.

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 « L'ironie de cette crise est qu'elle a été causé par un excès de crédit, d'emprunt et de dépense, mais que l'on ne peut en sortir que un surcroît de crédit, d'emprunt et de dépenses », insiste Larry Summers face à son interlocuteur allemand imperturbable. Dans la résistance du ministre européen aux prescriptions de l'ancien apôtre de la dérégulation financière, dans son obstination à ne pas céder à la facilité du crédit et à l'émission monétaire illimitée, à formuler des doutes sur la conversion de la Banque centrale européenne aux délices du « quantitative easing », se lisait comme le regret de n'avoir su créer en 1944 une institution qui eusse empêcher les souverains de céder à la facilité d'un financement des dettes publiques par l'émission monétaire.

Florence Autret, à Washington

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