Pourquoi l'Irlande ne peut pas être un modèle pour l'Europe
Romaric Godin
Les Verts irlandais, membres de la coalition gouvernementale, dont décidé samedi à la majorité requise des deux-tiers de faire campagne pour le "oui" au référendum du 2 octobre sur le traité de Lisbonne. Le chef du parti et ministre de l'Environnement,...
L'Irlande sort du plan d'aide européen. La rançon d'une stratégie qui était adaptée aux spécificités du pays, mais qui n'a pas encore entièrement réussi.
Mais cette bonne nouvelle ne doit pas dissimuler le chemin encore long que doit suivre l'île verte avant de sortir intégralement de l'ornière. Comme l'a résumé le ministre des Finances Michael Noonan : « Ce n'est pas assez de sortir du plan d'aide, nous devons sortir et rester dehors. »
Ce sera la tâche la plus difficile et le budget 2014, qui selon Enda Kenny lui-même, sera encore « très dur » et qui sera présenté ce mardi, en sera la preuve. La fin du « bailout » n'est pas la fin des souffrances irlandaises.
Un pays productif et exportateur
Rappelons d'emblée les spécificités du cas irlandais, qui lui ont permis de faire figure d'exemple pour les partisans de la stratégie européenne. D'abord, l'Irlande, à la différence du Portugal ou de la Grèce, était un pays exportateur avant la crise.
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En une heure de travail, un salarié irlandais produisait, en 2008, 45 euros de biens ou de services, c'était le quatrième plus productif d'Europe. Par comparaison, un Grec produisait en une même heure 22,2 euros et un Portugais 16 euros. Autrement dit, l'Irlande avait des atouts certains avant la crise que le Portugal ou la Grèce n'avaient pas.
Pas de croissance « à la pompe »
Certes, le pays souffrait, depuis le début des années 2000, d'une perte de compétitivité. La croissance de ses exportations n'a ainsi été que de 28,1 % entre 2003 et 2008, contre 46 % pour la moyenne de la zone euro. Sa productivité se tassait.
L'Irlande rééquilibrait sa croissance vers la consommation et la construction. Elle appuyait désormais sa croissance sur un secteur financier gonflé par des années de forte croissance de l'économie.
La différence est considérable. D'un côté, dans les pays du sud, le potentiel de croissance par les exportations est faible. Habitués à jouer sur une monnaie faible pour soutenir leurs exportations, Grèce et Portugal ont, une fois dans la zone euro, dû trouver un relais pour leur croissance. Ce sera la dépense publique et la consommation des ménages par l'augmentation des salaires. D'où un déficit chronique et une perte importante de compétitivité extérieure.
L'Irlande n'a pas connu un tel phénomène. La livre irlandaise était, avant sa disparition, une monnaie forte. Malgré le rééquilibrage de l'économie du début des années 2000, la part des exportations est restée importante dans le PIB. Et surtout, le développement de la demande intérieure s'est fondé sur le secteur privé.
Le fardeau bancaire
Si l'Irlande a dû demander l'aide européenne, c'est parce que son secteur bancaire n'a pas résisté à la crise. Hypertrophié au regard du pays, c'est leur sauvetage par l'État irlandais qui a fait explosé le déficit public, jusqu'à 31 % du PIB en 2010 ! A ce moment, évidemment, prêter à l'Irlande devenait tout aussi impossible que prêter à la Grèce ou au Portugal. Mais si le résultat était le même, les causes en était différentes.
Et si l'on faisait abstraction de cet élément exceptionnel, l'Irlande restait une économie bien plus ouverte, bien moins étatisée et bien plus dynamique que les économies grecque et portugaise.
La recette européenne forcément efficace à court terme
Si les recettes appliquées à la Grèce ou au Portugal étaient contestables, car il sera bien difficile de baser le modèle économique de ces pays sur les exportations, alors que leur capacité industrielle et leur productivité sont faibles, elles convenaient plutôt bien à l'Irlande.
En faisant regagner, avec des mesures sévères de compression des salaires et des dépenses publiques, de la compétitivité aux exportateurs irlandais, ces derniers pouvaient rapidement regagner les parts de marché perdues entre 2003 et 2008 et même en gagner bien plus.
Résultat : l'excédent commercial a atteint 24,2 % du PIB en 2012 et est attendu au-dessus de 25 % en 2013. De quoi rassurer les marchés sur les capacités de financement du pays…
La générosité de la BCE
Dans le cas de l'Irlande, « l'austérité » ne pouvait donc que fonctionner à court terme. C'est pourquoi en faire un exemple ou un modèle pour le reste de l'Europe n'a pas de sens.
D'autant que l'Irlande a bénéficié d'un traitement extrêmement généreux de la BCE. En 2010, le pays avait émis une « promesse de dettes » (promissory note) de 30 milliards d'euros tirée sur la BCE pour nationaliser ses banques. L'institution de Francfort avait alors imposé des conditions de remboursement difficiles : un paiement sur 10 ans.
Dublin a fait pression en février dernier pour réduire ce fardeau, menaçant de faire défaut de cette dette envers la BCE. Effrayée, la banque centrale a accepté les conditions de l'Irlande, et a échangé sa « promissory note » contre une obligation venant à échéance à 40 ans et réduisant le poids du remboursement sur le budget irlandais d'un milliard d'euros, soit un peu moins de 10 % du déficit prévu en 2013.
Sans doute, la perspective de voir le « bon élève » de la politique d'austérité faire défaut a-t-il pu jouer dans cette générosité de la BCE.
D'abord, Dublin ne peut stopper sa politique d'austérité. Il doit en effet prendre garde, car les marchés, quoique redevenus acheteurs, se méfient toujours d'un pays qui a été au bord du défaut, et qui a encore un déficit public de 7,3 % du PIB et une dette publique de 123,3 % du PIB.
A la différence de la Grèce ou du Portugal, l'Irlande ne dégagera pas d'excédent primaire cette année. Elle va devoir, en revanche, en dégager pendant longtemps pour pouvoir réduire sa dette.
D'autant qu'il faudra bien rembourser les 85 milliards d'euros prêtés depuis 2010 par l'UE et le FMI et que ceci pèsera encore lourd. Il faudra donc encore pousser la logique de la dévaluation interne, réduire les dépenses et stabiliser au moins les salaires pour maintenir la compétitivité.
Condamnée à l'austérité, l'Irlande tiendra-t-elle ?
La consommation restera, du coup, sans doute, faible. L'économie irlandaise qui avait entamé son rééquilibrage à partir du début des années 2000 est à présent dépendante exclusivement de ses exportations. Un comble pour une politique d'austérité qui se présentait comme une politique de « rééquilibrage. »
En cas de ralentissement de la demande mondiale, l'Irlande va risquer en permanence de déraper. Ou d'accélérer encore la baisse des dépenses. Il faudra des années pour retrouver un équilibre viable entre demande intérieure et compétitivité. Pour le trouver, l'Irlande devra sans doute moins jouer sur les coûts que sur l'innovation.
Mais le premier semestre 2013, où, en raison d'un creux dans la demande mondiale, l'économie irlandaise est à nouveau entrée en récession, devrait inquiéter les responsables du nouveau « tigre celtique. »
Enfin, l'Irlande, à plus long terme, va devoir trouver un moyen de financer son système de retraite puisque le fonds prévu à cet effet a été vidé pour renflouer les banques. Comment fera-t-elle ?
Si Dublin augmente l'épargne, elle pèsera encore sur la demande intérieure, mais elle ne pourra pas le financer par les dépenses publiques. Bref, tout reste à faire. L'Irlande ne peut être un modèle pour personne en Europe. Et son succès pourrait bien encore n'être qu'une victoire à la Pyrrhus.