Pour la (vraie) Union bancaire, il faudra attendre... 2025

Les Européens sont parvenus à un compromis sur l'union bancaire. Mais le report de la mutualisation à 2025 a une logique : maintenir en place l'incitation à l'austérité.

7 mn

La mutualisation des risques bancaires est reportée à plus tard...
La mutualisation des risques bancaires est reportée à plus tard... (Crédits : Bloomberg)

Si tout ceci n'était pas le fruit de trois ans de crise, d'une des récessions les plus graves de l'après-guerre et des criantes insuffisances de l'actuelle architecture institutionnelle européenne, il y aurait de quoi rire. Les ministres des Finances européens ont en effet poussé ce fameux esprit de compromis bruxellois jusqu'à l'absurde.

"Percée cruciale"

Ce mercredi matin, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, parlait de « percée cruciale » et il semblait acquis que les ministres des Finances des 17 étaient parvenus à s'accorder sur l'emploi du Mécanisme Européen de Stabilité, le MES, dans le processus. En théorie, donc, c'est en effet une avancée vers la mutualisation des risques. Mais ce n'est qu'une apparence.

Pendant dix ans, rien de neuf

Car si l'on en croit le Financial Times, les ministres ont distingué deux périodes. La première, la période de transition, sera celle qui va du 1er janvier 2016 à l'achèvement de la constitution du Fonds de résolution à la fin de 2025. Durant ces dix ans, la zone euro a décidé… de ne rien décider. En cas de crise bancaire, les banques devront se tourner vers des Fonds nationaux ou vers le MES via les Etats qui seront alors soumis à des « plans d'ajustement. »

C'est la situation actuelle à quelque chose près (la France devra, par exemple, constituer avec ses propres forces un fonds national). Conclusion : jusqu'en 2025, la situation actuelle où le risque souverain et le risque bancaire sont liés va perdurer. Belle percée en vérité.

A partir de 2025, une mutualisation encore floue

Après 2025, les Européens ont convenu que le MES pourrait servir de filet de sécurité (« backstop ») au Fonds qui ne sera garni que de 55 milliards d'euros. Mais les détails de ce backstop ne sont pas encore connus. Selon le brouillon de l'accord cité par le FT, ce « filet » sera dix ans « pleinement opérationnel » dans « dix ans au plus tard. » Une piste de ce « filet » serait que le Fonds pourrait emprunter sur les marchés ou demander un prêt au MES.

L'Allemagne a insisté, toujours selon le FT, pour que des taxes supplémentaires sur les banques permettent de rembourser ces prêts afin de ne pas gager l'argent des contribuables. Il y a certes là, à partir de 2025, un début de très timide mutualisation des risques. Mais le diable est dans les détails et d'ici à 2025, il peut se passer bien des événements pour modifier ce fragile accord. Au final, on pourrait encore, comme Mario Draghi lundi devant le parlement européen, se montrer « inquiet que le processus de prise de decision devienne bien trop complexe et que les arrangements financiers soient inadéquats. »

Le sauvetage chypriote comme modèle

L'union bancaire ne sera donc pas une « union » avant dix ans, ce sera d'abord une unification des règles nationales de sauvetages des banques. Pendant dix ans, chaque pays restera seul face à une crise bancaire. Mais durant les deux périodes de ce mécanisme de résolution, la réponse apportée par les Européens à la question centrale - finalement la seule qui vaille - « Qui Paiera ? », est : les créanciers, les déposants de plus de 100.000 euros et les Etats d'origine des banques. Pour le reste, on verra…  

C'est en réalité l'application du « sauvetage » chypriote à l'ensemble de la zone euro qui est désormais gravé dans le marbre. Jeroen Dijsselbloem, ministre travailliste des Finances néerlandais et président de l'Eurogroupe, avait donc été fustigé bien à tort par ses collègues lorsqu'il avait, en avril, évoqué le « modèle » chypriote comme un modèle pour le reste du continent.

Conséquence de la farce : le credit crunch s'amplifie

Quelles seront les conséquences de cette « percée historique »? L'an prochain, les stress-tests et les revues d'actifs de la BCE (le fameux Asset Quality Review) vont sans doute mettre à jour des problèmes bancaires pour lesquels il n'y aura pas de solutions communes. Les banques concernées n'auront pas le choix : elles devront encore restreindre leur distribution de crédit et renforcer leur matelas de liquidité acquis auprès de la BCE. Autrement dit, elles devront aggraver le credit crunch et l'absence de transmission de la politique monétaire de la zone euro aux économies réelles qui frappent déjà si durement les pays de l'Europe dite périphérique. L'équation déjà difficile de la BCE se complique encore...

L'austérité reste la norme

Autre conséquence : le maintien pendant au moins ces dix années des politiques d'austérité. Dans sa version originale, l'union bancaire devait permettre d'épargner les budgets nationaux en ne faisant pas payer aux citoyens le coût du renflouement des banques. Ceci est une ambition qui a été entièrement abandonnée. Qu'il fasse appel ou non au MES pour renflouer les banques, les pays confrontés à une crise bancaire devront en passer par des plans d'ajustement.

Du reste, l'exemple slovène montre que le MES n'est pas une condition nécessaire à l'austérité. La Slovénie, pour échapper au MES tout en renflouant ses banques à hauteur de 4,8 milliards d'euros, a mis en place son propre « plan d'ajustement » et est allée s'endetter à un taux bien plus élevé que celui proposé par le MES. Et pour rembourser cette dette nouvelle, il lui faudra à l'avenir dégager des excédents budgétaires. Ljubljana est donc entrée dans une longue période d'austérité qui n'a sans doute rien à envier aux pays « sous programme. »

Maintenir les spreads 

La situation va être d'autant plus délicate pour les pays dont les banques seront fragiles que, puisque la mutualisation des risques a été reportée aux calendes grecques, les investisseurs continueront à faire payer le risque bancaire aux Etats et le risque souverain aux banques. Les taux demeureront donc élevés pour les deux entités et le poids de la dette important.

Garder les pays en crise sous le knout de l'austérité

La logique de la farce de l'union bancaire est évidente : il s'agit de ne pas donner libre cours à ce qui est l'obsession allemande du moment, l'aléa moral. En mutualisant, en créant de la solidarité, on dissuaderait les pays en difficulté à faire leurs « devoirs » (Hausaufgaben comme on dit en allemand), on les détournerait des réformes « structurelles » et on les inciterait à se relâcher en pensant que, in fine, l'Allemagne paiera. A Berlin, on est terrorisé à l'idée de ce scénario qui est bâtit par les économistes les plus orthodoxes comme le fameux Hans-Werner Sinn, le président de l'Ifo. On pense donc, comme jadis les boyards russes avec leurs moujiks, que les « mauvais élèves » de la zone euro ne comprennent que le knout.

C'est pourquoi on a reporté toute mutualisation à plus tard. D'abord, l'austérité. Et ensuite, lorsque chacun aura fait ses « devoirs » et se sera aligné sur le modèle germanique, alors on pourra « mutualiser » puisque, précisément, il n'y aura plus rien à mutualiser ! Telle est la logique de Berlin. Elle pourrait bien conduire l'Europe à n'en avoir pas fini avec la crise.

7 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 38
à écrit le 21/12/2013 à 19:36
Signaler
Parce ce que la monnaie unique n'est pas tenable. Depuis 2007 ce sont près de 200 milliards d'euros qui se déplacent annuellement des pays de l’Eurogroupe au profit quasi exclusif des allemands et des bataves. Seuls les idiots et les économistes peuv...

à écrit le 21/12/2013 à 18:11
Signaler
Solution palliative urgente,remettre les devises d'origines dans chaque pays,laisser l'euro comme monnaie d'échange intra-euro,chaque pays effectuant ses ajustements en fonction du cadre de son économie.Faute de quoi l'Europe s’effondrera par implosi...

à écrit le 19/12/2013 à 16:48
Signaler
Si seulement la France avait un brin de folie et d'audace dans les veines,on ne serait pas à suivre "maman Canne" comme ses canetons...L'indigence intellectuelle de certains de nos hommes politiques m'incommode au + haut point...Pour en rire,on peu...

à écrit le 19/12/2013 à 14:09
Signaler
Ca veut dire qu ´il reste 11 ans à la France (a quleques autres pays du club med) pour remettre de l ordre dans les finances publiques et d´adapter les dépenses aux recettes. Il y a du pain sur la planche et vraiment pas d´alternative. Il est ...

le 19/12/2013 à 16:54
Signaler
La France n'a plus aucune idée depuis que Giscard et Delors ont abandonné le pou voir...Et puisque nos élites financières ne font que suivre le mouvement européen,l' Europe(hors l'Allemagne) n'a qu'une "ambition":suivre docilement le grand maître a...

le 19/12/2013 à 17:22
Signaler
L'Allemagne est un très bel arbre qui cache la forêt...Ou un train qui peut en cac her un autre...Est-ce que l'Europe-en suivant les préceptes économiques de la réu ssite allemande-s'en sortira aussi bien que le "maître"...?Rien n'est moins sûr...E...

à écrit le 19/12/2013 à 9:19
Signaler
Très bon papier, merci.

à écrit le 19/12/2013 à 1:15
Signaler
Excellent papier, tout est dit !

à écrit le 18/12/2013 à 16:24
Signaler
L'Europe pourrait bien ne pas en avoir fini avec la crise....mais la crise pourrait bien en finir avec l'Europe. Le sauve qui peut ne devrait pas longtemps tarder. Chypre devrait faire école. Planquez votre or et vos deniers !

à écrit le 18/12/2013 à 16:23
Signaler
devant César Vercingétorix dépose ses armes

à écrit le 18/12/2013 à 16:03
Signaler
Quoi? On refuse de socialiser les pertes à toute l'europe? Les banques devront encore attendre 10 ans pour faire payer à toute l'Europe le prix de leurs mauvais investissements?! C'est vraiment scandaleux!

à écrit le 18/12/2013 à 16:01
Signaler
TRES LOGIQUE,ex la france qui ne fera jamais de reforme sauf sous la contrainte ; de meme avec la reforme fiscale si elle est faite avant les reductions de charges en ne se feara jamais autre ex pourquoi la secu est si mal tout simplement parce qu'o...

à écrit le 18/12/2013 à 15:34
Signaler
d'ici là le château de carte européen se sera effondré.Et j'espère que nous serons sortis de ce guêpier bien avant n'en déplaise aux européistes jusquauboutistes;

le 18/12/2013 à 17:24
Signaler
Et vous proposez quoi ? De revenir à la France État-Nation ? Un pays trop grand pour s'adapter efficacement aux changement de conjoncture, et trop petit pour avoir le moindre poids face aux États-Unis, la Russie ou la Chine ? Un pays qui dévalue tous...

le 18/12/2013 à 18:28
Signaler
Et bien je préfère un retour a la maîtrise de l'état de sa monnaie, et de l'inflation Pourquoi pas ? cela permettra de faire revenir notre industrie chez nous, et d'exporter plus. Quant à une fumeuse hausse des coûts des matières premières elle sera ...

le 18/12/2013 à 20:21
Signaler
Dévaluer nous rendrait momentanément notre compétivité à l'export, mais ferait augmenter largement notre facture pétrolière, l'inflation en général, et les intérêts de nos emprunts. Ce qui nous gagnerions à l'export, nous le perdrions en pouvoir d'ac...

le 19/12/2013 à 7:13
Signaler
C'est bien, vous avez bien appris la leçon, manque de bol ça ne prend plus chez les internautes qui fréquentent les sites de réinformation. Vos maîtres à penser n'ont plus qu'à payer des milliers de trolls pour inonder le net de leur propagande ...

le 19/12/2013 à 17:54
Signaler
@TOM il ne reste helas que des mauvaises solutions. Mais rester dans l euro avec une competitivite divergente avec l allemagne se paie en chomage croissant.

à écrit le 18/12/2013 à 15:21
Signaler
Pourquoi dites-vous les Européens? Depuis quand nous demande-ton notre avis? Aussi je souhaiterais que vous n'écriviez pas les Européens mais les Seigneurs européens? Bien entendu je sais bien que l'on ne commande pas les journalistes qui comme les S...

le 19/12/2013 à 17:55
Signaler
+1 l Europe est une UTOPIE reve par les technocrats !

à écrit le 18/12/2013 à 15:05
Signaler
"L'europe pourrait bien ne pas en avoir fini avec la crise" propos bien pensant le plus simple sera que la France n'ai plus rien à voir avec cette europe qui nous coûte 10 milliards par an... fERMEZ LE BAN.

à écrit le 18/12/2013 à 14:59
Signaler
Les forums de Mr Godin c'est un peu comme une thérapie de groupe pour les germanophobes. A chaque article ils sont ravis car ils ont l'occasion de craher leur fiel.

à écrit le 18/12/2013 à 14:33
Signaler
Et si on votait FN aux européennes?

le 18/12/2013 à 17:01
Signaler
gilloupe heu ça change quoi ?

à écrit le 18/12/2013 à 14:20
Signaler
Lucide article sur l'issue fatale à la chypriote. Rien à redire à la tactique de l'Allemagne, cohérente et fidèle à ce qu'elle a toujours défendu ; pas faux cul du tout. C'est le coq gaulois, matamore "avant de lui lécher les babouches", puis poule m...

le 19/12/2013 à 17:57
Signaler
+1 excellent resume !

à écrit le 18/12/2013 à 14:18
Signaler
Encore un bon article de Mr Godin! Continuez, je vous lis avec plaisir, vous n'avez pas votre égal parmi les journalistes économiques en France!

à écrit le 18/12/2013 à 14:00
Signaler
Ce n'est ni dogme, ni modèle germanique, c'était prévisible. Il n'y a rien de germanique dans tout cela. Chaque ministre des Finances était présent lors de ce compromis. Si la décision n'est pas tombée comme M. Godin l'aurait souhaité c'est peut-êtr...

le 18/12/2013 à 14:14
Signaler
Gouvernement fédéral? Un gros mot outre Rhin! Si l'union bancaire ne se fera pas ou dans 15 ans, la gouvernement fédéral c'est de l'utopie! Pourquoi accepter d'écouter la voie des autres pays quand on peut imposer la sienne par la force?

le 18/12/2013 à 15:08
Signaler
Je pense que gouvernement fédéral c'est surtout un gros mot en France. En Allemagne il sont d'accord mais si chacun est responsable de ce qu'il fait. L'Allemagne n'impose pas sa vision par la force c'est plutôt que les pays comme la France n'arrive ...

le 18/12/2013 à 15:39
Signaler
Merkel est pour favorable à une fédération européenne avec les autres pays de l'Euro.

à écrit le 18/12/2013 à 13:28
Signaler
Le pouvoir étatique qui nous rackète voudrait aussi racketter l'Allemagne pour continuer à nous faire surpayer les prétendues services publics qui ne sont en réalité que des servitudes.

le 18/12/2013 à 14:15
Signaler
Vous avez résumé en une phrase la propagande allemande qui ne convainc les imbéciles. Vous n'y croyez pas tout de même!?!

le 18/12/2013 à 14:51
Signaler
on se demande qui est l'imbécile ici hein Gringo?

à écrit le 18/12/2013 à 13:24
Signaler
Obsession du dogme peut mener très loin dans le délire. On aura pas besoin d'attendre 2025 pour en voir le résultat.

le 18/12/2013 à 14:05
Signaler
Les anglais n'auraient pas fait mieux !!! Merci au kaiser Merkel et notre belle bande de Normal moins moins .

le 18/12/2013 à 14:17
Signaler
Tout a fait. Les eurosceptiques ont une belle victoire. La mort programmée de l'UE est signée et au final cela coutera cher surtout à l'Allemagne!

le 19/12/2013 à 11:01
Signaler
Ce qui est certain, c'est votre mort qui est programmée

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.