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Sucre : Sucrivoire dope la Bourse d'Abidjan malgré des pertes record

Photo de Idriss Linge

Idriss Linge, Agence Ecofin.

Publié le 01 juillet 2026 à 08:05

En dépit de mauvais résultats financiers, le cours de Sucrivoire a presque doublé en trois mois.

En dépit de mauvais résultats financiers, le cours de Sucrivoire a presque doublé en trois mois.

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La sucrière ivoirienne Sucrivoire réalise la meilleure performance de la Bourse d'Abidjan en 2026, avec un gain de 190%, alors qu'elle a perdu 6,1 milliards de francs CFA en 2025. Le signe d'un marché des actions en pleine surchauffe, que le marché de la dette, plus prudent, ne suit plus.

Sucrivoire, la filiale sucrière du groupe ivoirien SIFCA Holding, qui appartient à la famille Billon, réalise la meilleure performance de la Bourse régionale des valeurs mobilières en 2026 : son action a bondi de 190,6% depuis janvier. Et pourtant, l'entreprise a perdu de l'argent l'an dernier, avec 6,1 milliards de francs CFA (environ 9,3 millions d'euros) de pertes en 2025. Le titre valait 2 990 francs CFA (environ 4,56 euros) à la mi-juin, contre seulement 945 francs (environ 1,44 euro) un an plus tôt, d'après le tableau de bord de marché publié par l'Agence Ecofin. Surtout, l'essentiel de cette flambée est très récent : le cours a presque doublé en trois mois. Pendant ce temps, les ventes de l'entreprise, elles, ont reculé : 80,6 milliards de francs (environ 123 millions d'euros) en 2025, contre 87,2 milliards (environ 133 millions d'euros) un an plus tôt.

Sucrivoire n'est pas seule à grimper. Sur les 48 actions de la Bourse, deux seulement baissent : la Loterie nationale du Bénin et le producteur de caoutchouc SAPH. Mais dans son cas, la hausse ne s'explique pas par les résultats. L'entreprise a perdu de l'argent quatre années sur six (en 2021, 2022, 2023, puis de nouveau en 2025) et n'a plus versé de dividende depuis 2020. Son envolée illustre un marché qui monte sans lien avec la santé réelle des entreprises.

Une Bourse en surchauffe

Cet emballement prolonge une année 2025 déjà hors normes. Unilever Côte d'Ivoire a gagné 391 % en un an, la société financière SAFCA 356%, le fabricant de textile Uniwax 218% et Erium, l'ancien Air Liquide Côte d'Ivoire, 212%.

En 2026, le mouvement se poursuit : Setao a pris 145%, l'emballeur Eviosys 122%, la compagnie d'électricité CIE 102 % et la banque Coris 100%.

Installée à Abidjan, la Bourse régionale réunit les entreprises de huit pays d'Afrique de l'Ouest qui partagent le franc CFA. Le marché a toutefois montré ses premières fissures. Erium, dont l'action avait plus que triplé en deux ans, a prévenu le 19 juin 2026 que ses résultats allaient décevoir. Quand une action déjà très chère annonce une mauvaise nouvelle, l'écart entre son prix et ses bénéfices réels cesse d'être abstrait.

Les vraies distributions d'argent, elles, proviennent d’entreprises solides. En juin, la BICICI a reversé 1 315 francs CFA (environ 2 euros) par action à ses actionnaires : la banque Coris, 900 francs (environ 1,37 euro), et Palm Côte d'Ivoire, 501 francs (environ 0,76 euro). Les revenus les plus généreux pour l'actionnaire proviennent des banques (environ 7 % du prix de l'action pour les filiales de Bank of Africa), de TotalEnergies Marketing (6,8 %) et du cigarettier Sitab (9,5 %). Ces versements récompensent des bénéfices bien réels, pas des paris sur l'avenir. D'un côté, donc, des entreprises qui paient ; de l'autre, des actions qui s'envolent sans rien reverser.

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Sucrivoire reste un cas à part. Elle est née de la privatisation de l'ancienne société d'État Sodesucre dont elle a repris les plantations de Borotou et Zuénoula, et elle est entrée en Bourse fin 2016. Sa production ne suffit pas à couvrir toute la demande ivoirienne : le pays reste importateur, même s'il est le premier producteur de sucre de la zone ouest-africaine. Quant à la hausse de son action, elle a été spectaculaire mais brutale : en cours de route, le titre a tout de même perdu près de 30 % avant de repartir de plus belle.

Prudence sur le marché de la dette

De l'autre côté, le marché des obligations raconte une histoire plus modérée. Sa taille a grossi de 25% en un an et demi, pour atteindre environ 13 100 milliards de francs CFA (environ 20 milliards d'euros). Mais emprunter sur de longues durées coûte désormais plus cher : les emprunts lancés en 2025 ont dû offrir un taux d'intérêt moyen de 6,93%, contre 6% à 6,3% les années précédentes. Et quand les taux montent, les anciens emprunts, moins rémunérateurs, perdent de leur valeur. Ce renchérissement s'explique aussi par le grand nombre d'emprunts émis par les États de la région, qui financent d'importants déficits sur ce marché, devenu leur principale source de financement.

Le risque pays se paie plus cher, lui aussi. Les États du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) ont emprunté à 6,37% en moyenne, contre 6,08 % pour les autres pays de la zone : un surcoût que les prêteurs ne réclamaient pas il y a peu.

Cette prudence du marché de la dette tranche avec l'enthousiasme qui règne sur le marché des actions dont l'ampleur même de la hausse pose question : quand presque toutes les actions montent, le marché traite de la même façon les entreprises qui gagnent de l'argent et celles qui en perdent. Les repères se brouillent, et la Bourse s'expose à une chute si les bénéfices ne finissent pas par suivre. D'autant que certaines actions s'échangent en très petites quantités, ce qui exagère leurs variations de prix.

Pour Sucrivoire, tout se jouera sur ses résultats. Le marché ivoirien du sucre est partagé entre deux entreprises, Sucrivoire et Sucaf-CI, filiale du groupe Somdiaa. Il est protégé de la concurrence étrangère par l'interdiction d'importer. Présidée par Jean-Louis Billon, ancien ministre du Commerce, la société sort d'un lourd programme d'investissements, de l'ordre de 80 milliards de francs CFA soit environ 122 millions d'euros, mené avec l'État entre 2021 et 2025 pour accroître ses capacités. Les investisseurs parient sur une remontée des bénéfices. Les comptes de 2026, connus en 2027, diront si cette envolée annonçait un vrai redressement ou une simple bulle. En attendant, l'écart entre une valeur boursière gonflée et des comptes encore dans le rouge reste la grande question de ce dossier.

Idriss Linge, Agence Ecofin.

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