La Banque de France et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution s’inquiètent de la montée en puissance du crédit privé, un secteur encore insuffisamment supervisé dont les interconnexions avec les banques et les assureurs pourraient devenir une source de risque systémique.
Longtemps cantonné à une niche du financement des entreprises, le crédit privé est désormais dans le viseur des autorités prudentielles. Face à la montée en puissance des fonds d’investissement qui prêtent directement aux entreprises, sans passer par les banques traditionnelles, la Banque de France et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) s’inquiètent des risques encore mal identifiés que fait peser cette finance dite « non bancaire » sur la stabilité du système financier.
À l’occasion de la présentation du rapport annuel de l’ACPR, jeudi, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a reconnu les limites actuelles de la supervision. « Nous n’avons pas encore su trouver suffisamment les réponses micro et macroprudentielles qui conviennent pour assurer la résilience du système financier dans son ensemble au-delà des banques et des assurances », a-t-il déclaré.
Importantes demandes de retraits
Cette mise en garde intervient alors que le marché du crédit privé connaît une croissance rapide en Europe, porté par des investisseurs à la recherche de rendements plus élevés et par des entreprises en quête de financements alternatifs. Ces fonds prêtent directement aux sociétés, notamment aux PME et aux entreprises de taille intermédiaire, en dehors des circuits bancaires classiques.
Mais le développement accéléré de cette industrie commence à faire émerger des signaux de tension. Aux États-Unis, certains fonds spécialisés ont récemment été confrontés à d’importantes demandes de retraits de la part de leurs investisseurs, révélant des interrogations sur la liquidité réelle de ces produits et sur leur capacité à absorber un choc financier.
Dans ce contexte, l’ACPR a lancé un stress test spécifiquement consacré au crédit privé. Les résultats sont attendus en octobre. L’objectif : mesurer les effets potentiels d’un retournement du marché sur les banques, les assureurs et, plus largement, sur l’ensemble de la sphère financière.
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Des expositions « protéiformes »
« La photo européenne aujourd’hui est rassurante, notre rôle c’est d’éviter que le film tourne mal », a résumé François Villeroy de Galhau. Le gouverneur plaide désormais pour qu’« un tel stress test à l’échelle du système puisse avoir lieu aussi au niveau européen, et regarde en particulier le crédit privé ».
Pour l’instant, l’exposition directe des banques françaises demeure limitée. Selon la secrétaire générale de l’ACPR, Emmanuelle Assouan, elle représente environ 0,4 % du bilan des établissements. Mais cette exposition progresse rapidement : elle a augmenté de 25 % récemment. Surtout, les superviseurs jugent ces liens difficiles à cartographier.
« Ces expositions, aujourd’hui très limitées mais en hausse de 25 %, sont particulièrement complexes » car « protéiformes », a souligné Emmanuelle Assouan. Les banques peuvent en effet être impliquées de multiples façons : en prêtant à des investisseurs qui financent eux-mêmes des fonds de crédit privé, en accompagnant directement des fonds spécialisés, ou encore en restant exposées indirectement via leurs clients entreprises.
Ecosystème financier
C’est précisément cette multiplication des interconnexions qui préoccupe le superviseur. Une entreprise peut par exemple cumuler un prêt bancaire classique et un financement privé plus coûteux. En cas de difficultés de remboursement, les tensions peuvent alors se transmettre à plusieurs acteurs simultanément.
L’ACPR cherche donc à identifier les « nœuds de vulnérabilité qui peuvent se combiner aussi bien au niveau investisseurs, fonds qu’entreprises », selon Emmanuelle Assouan. Une approche qui traduit l’évolution du risque financier depuis la crise de 2008 : les fragilités ne se concentrent plus uniquement dans les banques, mais circulent désormais dans un écosystème financier beaucoup plus diffus.
Les assureurs français apparaissent eux aussi exposés à la dette privée, à hauteur de 1 % de leurs bilans. Mais, selon Jean-Paul Faugère, ces investissements « sont plutôt en général de bonne qualité et européennes ».
Reste que la vigilance des autorités s’intensifie. Car derrière la diversification bienvenue des sources de financement de l’économie, les superviseurs redoutent l’apparition d’un nouveau risque systémique difficile à détecter : celui d’une finance parallèle devenue suffisamment importante pour fragiliser, à terme, l’ensemble du système financier européen.