Marchés : la SEC ouvre la porte aux résultats semestriels

Donald Trump a déclaré que la Securities and Exchange Commission (SEC) devrait exiger des entreprises qu’elles publient leurs résultats tous les six mois.
Jonathan Ernst

Donald Trump a déclaré que la Securities and Exchange Commission (SEC) devrait exiger des entreprises qu’elles publient leurs résultats tous les six mois.
Jonathan Ernst
La SEC a dévoilé mardi 5 mai une proposition de règle qui permettrait aux entreprises américaines de remplacer leurs rapports trimestriels par un reporting semestriel optionnel. C’est un changement majeur dans un système bâti depuis des décennies sur le rituel des résultats tous les trois mois.
Le texte, présenté dans un projet d’amendements détaillé dans le fact sheet officiel, ouvre une consultation de 60 jours et offre aux émetteurs la possibilité de ne publier des comptes complets que deux fois par an. Il ne supprime pas pour autant le trimestriel : les entreprises pourront continuer à publier tous les trois mois si elles estiment que leurs actionnaires ou le marché l’exigent.
Pour les entreprises qui feraient ce choix, la saison des résultats serait concentrée sur deux rendez‑vous annuels, avec des informations financières condensées mais toujours encadrées par la SEC. Les sociétés devraient annoncer publiquement leur passage au semestriel et continuer à informer le marché en cas d’événements importants, afin d’éviter des « trous noirs » d’information.
La SEC présente cette réforme comme une modernisation destinée à alléger des obligations jugées coûteuses, surtout pour les entreprises de taille intermédiaire, et à libérer du temps pour la gestion de long terme. Mais la consultation de 60 jours ouvre la voie à un lobbying intense d’investisseurs institutionnels et d’associations d’actionnaires, qui craignent une perte de comparabilité des comptes et une information moins régulière pour évaluer le risque des entreprises.
Cette inflexion répond directement à une demande réitérée de Donald Trump, qui dénonce depuis plusieurs années la « vision trimestrielle » imposée aux entreprises américaines et plaide pour un retour à des comptes semestriels, y voyant un moyen de libérer les dirigeants de la « dictature des résultats » et de réduire les coûts de conformité. Déjà en 2018, il avait demandé à la SEC d’étudier la fin du tout‑trimestriel, sans suite concrète ; revenu au pouvoir, il a remis ce sujet au centre de son discours sur la compétitivité, en opposant la patience attribuée aux investisseurs chinois à l’obsession des résultats immédiats à Wall Street.
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La proposition actuelle formalise cette orientation, mais sous l’angle de la « flexibilité » : la SEC insiste sur le fait que les entreprises restent libres de conserver un rythme trimestriel. Dans leurs prises de position publiques, plusieurs commissaires assurent qu’un socle de transparence demeure, avec des informations importantes publiées en continu et des comptes annuels complets. Reste que les conseils d’administration devront assumer, devant leurs actionnaires, le choix d’espacer les publications si les résultats déçoivent entre deux rendez‑vous semestriels.
Pour les entreprises qui adopteraient le semestriel, le nombre de rendez‑vous chiffrés avec le marché serait divisé par deux. Les périodes entre deux publications seraient davantage occupées par des échanges ciblés avec les investisseurs, des indicateurs opérationnels et des journées investisseurs, plutôt que par des communiqués de résultats détaillés tous les trois mois. Ce changement promet plus d’incertitude dans les modèles des analystes, mais aussi, pour certains, une opportunité de se concentrer davantage sur la trajectoire stratégique que sur le « penny près » des bénéfices trimestriels.
Les partisans du texte mettent en avant des gains de productivité pour les directions financières et la possibilité de consacrer plus de ressources à la planification, à l’investissement et à la gestion des risques, notamment dans les secteurs en forte transition. Certains investisseurs de long terme estiment qu’un calendrier allégé peut réduire la tentation de gérer « au trimestre » au détriment de projets de décarbonation ou d’innovation. Mais d’autres acteurs, notamment parmi les gérants actifs, redoutent qu’une information publique moins fréquente rende plus difficile l’anticipation des virages de trajectoire et renforce l’avantage des acteurs les mieux informés.
En Europe, la révision de la directive Transparence, adoptée en 2013, a mis fin à l’obligation d’information financière trimestrielle pour les sociétés cotées. L’objectif était déjà de réduire la focalisation sur le très court terme et les coûts de conformité, tout en maintenant des rapports semestriels et annuels complets. Plusieurs régulateurs, dont l’Autorité des marchés financiers en France et la Financial Conduct Authority au Royaume‑Uni, ont encadré plus strictement les communications intermédiaires.
Dans les faits, la plupart des grandes capitalisations européennes ont pourtant continué à publier des résultats tous les trois mois, sous la pression des investisseurs internationaux et pour rester comparables aux géants américains. Pour ces groupes mondiaux, souvent présents dans les grands indices, renoncer au rythme trimestriel aurait pu être interprété comme un signal négatif sur la transparence ou la gouvernance. L’expérience européenne montre ainsi que la norme de marché pèse parfois plus que la norme juridique.
La recherche académique apporte une lecture plus nuancée du lien entre fréquence des résultats et court‑termisme. Des travaux menés sur le renforcement du reporting trimestriel montrent qu’il peut, dans certains cas, encourager la manipulation des résultats et des décisions de très court terme, mais aussi améliorer la discipline de marché et la qualité de l’allocation du capital.
D'autres études exploitant l’abandon du trimestriel obligatoire dans certains marchés européens observent qu’une réduction de la fréquence des rapports peut diminuer la liquidité des titres et la précision des prévisions d’analystes, sans provoquer un choc durable de volatilité ni une dégradation massive de l’information disponible. Elles soulignent que l’obsession du court terme vient autant des systèmes de rémunération, de la structure de l’actionnariat et de la pression concurrentielle que du seul calendrier des rapports.
Si elle est adoptée en l’état, la réforme de la SEC ne fera pas disparaître les résultats trimestriels du jour au lendemain : il est probable que les grandes capitalisations mondiales, très suivies par les investisseurs, conserveront ce rythme, ne serait‑ce que pour répondre aux attentes de leurs actionnaires et maintenir une place centrale dans les portefeuilles internationaux. En revanche, une partie des midcaps domestiques et des sociétés moins suivies par les analystes pourrait être tentée de basculer au semestriel, au risque de voir leur liquidité se dégrader si l’information publique devient plus rare.
Pour les entreprises européennes déjà cotées à New York, la réforme posera un choix : s’aligner sur cette plus grande flexibilité ou conserver un reporting plus fréquent pour se distinguer par la transparence.
Du point de vue des investisseurs européens, la décision de la SEC s’inscrit dans une compétition réglementaire entre places financières : si Wall Street desserre l’étau des obligations trimestrielles, la pression pourrait monter pour adapter les exigences en Europe, ou au contraire pour que les émetteurs européens misent sur un surcroît de transparence, comme le suggèrent les travaux de la Commission européenne.
(Avec Reuters)