Incendies de l’Aude : après les flammes, la question de la reconstruction
Cecile CHAIGNEAU et Yann KERVENO

Dans l'Aude, l'incendie de l'été 2025 a réduit en cendres de nombreuses vignes (ici, celles sur la commune de Coustouges).
Yann Kerveno
Cecile CHAIGNEAU et Yann KERVENO

Dans l'Aude, l'incendie de l'été 2025 a réduit en cendres de nombreuses vignes (ici, celles sur la commune de Coustouges).
Yann Kerveno
C’est presque comme repartir d’une page blanche. Sauf que cette page ressemble plutôt à un parchemin calciné… Dans l’Aude, près de deux mois après les violents incendies de l’été 2025, qui ont brûlé 17 000 hectares dans les Corbières, le temps est à la réflexion autour de la reconstruction.
Laurent Torregrosa est professeur de biologie et de génétique des plantes à l'INRAE-Institut Agro Montpellier, avec pour principal sujet de recherche l'acclimatation de la vigne. Les vignobles ayant été diversement affectés par le feu, une cartographie précise de leur état s’impose. Elle a démarré peu de temps après l’incendie « et il faudra une deuxième analyse avant la taille pour voir la répartition des nécroses sur les bourgeons et les tissus vasculaires, afin d’estimer si la vigne pourra redémarrer ou s’il faudra arracher tout ou partie d’une parcelle », indique-t-il.
Avant de parler de reconstruction, les Corbières doivent d’abord sortir le bois brûlé, environ 500 000 m3 selon les estimations de l’Office national des forêts. La question du risque incendie irrigue toutes les réflexions désormais, avec en fond le rôle de pare-feu de la vigne et de l’agriculture en général, vanté par le monde agricole.
« On est débordé par l’accélération de phénomènes de ce type, observe Jean-Marc Touzard*, directeur de recherche à l’INRAE Montpellier, spécialisé dans les transitions climatiques du vin et le risque incendie, et qui contribue à la création d’un label européen « Fire Wine », destiné à faire connaître aux consommateur le rôle pare-feu de la vigne. La vigne a pu atténuer l’incendie mais a moins joué les pare-feu que sur de petits incendies : l’enherbement des vignes, très sec en plein été, les friches après l’arrachage de vignes et la végétation autour de rivières asséchées ont fourni des conditions inédites à cet incendie… Il faut maintenant dépasser les approches trop techniques et écologiques au profit d’une approche plus globale, où la vigne a sa place mais pas seulement. »
L’horizon agricole des Corbières est-il menacé ? En tout cas, la vigne semble ne pas être leur seul futur possible, d’autant qu’avec l’arrachage, la déprise a déjà commencé. A Coustouges, le maire Paul Berthier se demande si les cinq ou six agriculteurs de sa commune, vont se relancer. Lui-même ne se prononce pas : « Il me reste des vignes, j’ai envie mais je ne sais pas si je vais avoir le courage de les replanter… ». Pour Christian Clergeau, président de la principale association écologiste audoise, l’avenir s’écrira « en reboisant et par l’installation d’un agropastoralisme raisonné », quand l’Office national des forêts semble plus enclin à compter sur la régénération naturelle, doctrine habituellement appliquée en milieu méditerranéen.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

À Saint-Laurent-la-Cabrerisse, le maire Xavier de Volontat veut néanmoins encore croire en la vigne : « Nous allons travailler avec les collectivités et les autres villages pour évaluer les besoins, faire en sorte que la viticulture puisse reprendre son activité et éviter que la déprise s’accentue… Il faut donner envie aux vignerons de continuer, ils sont 20 à 25 sur la commune et leur activité induit une bonne partie de l’activité économique du village, c’est indispensable ».
Yves Tramblay, hydro-climatologue, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) à Montpellier, connaît bien le sujet : « Avec le réchauffement climatique, le bilan hydrologique de ces zones est de plus en plus déficitaire, les conditions sont de moins en moins favorables à des productions agricoles, et il faut ajouter maintenant une forte incidence sur le risque de feux de forêt ». Evoquant des projections pessimistes quant aux capacités futures des régions méditerranéennes à produire du vin, Yves Tramblay invite à réfléchir à des variétés adaptées à la sécheresse, mais qui ne correspondront peut-être plus au cahier des charges des vins de l’AOC Corbières.
« La plupart des appellation d’origine en France ont été cartographiées dans années 1980 en identifiant un potentiel viticole et les parcelles les plus aptes à produire des vins de qualité, analyse également Laurent Torregrosa. Cinquante ans après, le climat a changé et les besoins en eau de la vigne augmentent. Cette cartographie aurait besoin d’être actualisée en se projetant sur vingt ou trente ans, avec en tête de ne pas replanter systématiquement la même vigne au même endroit. Ce qui posera des problèmes socio-économiques importants. »
Le modèle de monoculture exposant de plus en plus les viticultures (changement climatique, contexte de déconsommation des vins rouges), la diversification agricole apparaît comme une alternative nécessaire. Elle a déjà commencé avec des plantes aromatiques, des grenadiers ou des pistachiers, « mais ces cultures n’ont pas les mêmes rendements économiques que la vigne, et il faut créer des filières de distribution, ce qui prend du temps », poursuit le chercheur de l’INRAE.
« Il va falloir reconstruire, avec tout le monde, avec la FNSEA, avec la Confédération paysanne, intégrer d’autres façons de faire, plus agroécologiques, réintroduire de l’élevage, et surtout sortir de la monoculture qui, on ne le voit en cas de calamités, met les exploitations en grande difficulté », confirme le sénateur (PS) Sébastien Pla, lui-même vigneron de profession. Ludovic Roux, président de la chambre d’agriculture de l’Aude, envisage aussi le déploiement de nouveaux leviers de croissance, comme le photovoltaïque, « à condition que les projets soient collectifs et émergent des territoires et non des énergéticiens ».
Mais sur ces terres arides, la question de l’eau est centrale. Ludovic Roux martèle que sans eau, rien ne se fera : « Sans eau, on court à la désertification climatique, et donc économique et sociale, le tourisme va se réduire, c’est la paupérisation assurée pour le territoire ». Il plaide pour le déploiement d’une aide européenne spécifique, calquée sur le dispositif agriculture de montagne.
Faut-il jouer la carte de cultures moins consommatrices ou celle de l’apport d’eau sur le territoire ? Yves Tramblay préconise les deux : « Travailler uniquement sur amener plus d’eau, c’est aller dans le mur, dans la mal-adaptation ! L’extension d’Aqua Domitia (réseau d’eau additionnel, NDLR) est évoquée mais si tous les territoires méditerranéens décident d’aller puiser dans le Rhône, c’est une équation impossible à terme car on ne connaît pas la nature de son débit estival futur dans le contexte de réchauffement climatique. Les retenues collinaires, et non des bassines, sont certainement les hypothèses les plus rationnelles »
Ce méga-feu estival a joué les chamboule-tout et contraint le territoire à s’interroger plus tôt que prévu sur son avenir. Tous les acteurs du territoire s’entendent pour dire que les incendies doivent servir de déclencheur. Et si dans son malheur, l’Aude trouvait là une occasion d’en tirer du positif ? Yves Tramblay estime ainsi que « ces incendies sont peut-être des vecteurs d’accélération de la transition écologique. Il faut un changement de paradigme, d’autant que les Pyrénées-Orientales, l’Aude ou l’Hérault sont des cas d’étude d’une sécheresse intensive depuis plusieurs années… Si on est optimiste, de cette expérience malheureuse pourraient sortir des recommandations de bonnes pratiques ».
« Soit on reste sur le scénario catastrophe d’une zone qui se désertifie, soit on regarde comment relancer ce territoire en en faisant un laboratoire méditerranéen, analyse Jean-Marc Touzard. L’incendie a déclenché de la solidarité, de l’action collective, les gens se parlent, ça recrée des connexions, des voix se font entendre. »
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La situation post-incendie ouvre de nouveaux horizons : « Il faut réfléchir au-delà du seul département. C’est un sujet qui dépasse aussi largement les questions d’agriculture : on parle bien là d’aménagement du territoire. Or ces sujets se traitent à un autre niveau que celui de la chambre d’agriculture, il va falloir trouver la bonne échelle. Mais surtout, il va falloir échapper à la passion du politique pour le court terme et faire de la politique au sens noble du terme », juge Ludovic Roux.
* Auteur du livre « Vigne, vin et changement climatique » paru en 2024 aux Editions Quæ.
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