Fin avril, les thermomètres dépassent régulièrement les 44 °C dans le nord du pays, avec des pics proches de 45 °C à Delhi et dans plusieurs capitales régionales.
L’Inde suffoque au-delà de 45 °C, avec une concentration inédite de villes parmi les plus chaudes du monde. La demande d’électricité atteint un record de 256 GW, au moment où la guerre en Iran fait flamber les prix du gaz. Résultat : New Delhi remet le charbon au centre du jeu, entraînant derrière elle une partie de l’Asie.
L'Inde étouffe. Fin avril, les thermomètres dépassent régulièrement les 44 °C dans le nord du pays, avec des pics proches de 45 °C à Delhi et dans plusieurs capitales régionales. Selon la plateforme AQI, les 50 villes les plus chaudes du monde étaient situées en Inde à la fin d'avril.
Cette vague de chaleur intervient dans un contexte où 2025 a déjà été l’année la plus chaude jamais enregistrée, et où le retour du phénomène El Niño promet des anomalies encore plus marquées dans les mois à venir. Pour un pays déjà identifié comme très vulnérable au réchauffement dans les profils pays de l’Agence internationale de l’énergie, la séquence fait office de test de résistance énergétique.
Une Inde transformée en four géant
Depuis la mi-avril 2026, une vague de chaleur d’une précocité et d’une intensité exceptionnelles frappe le sous-continent. Des analyses climatiques préliminaires estiment que l’empreinte humaine a augmenté d’environ 2 °C l’intensité de cet épisode par rapport à un climat préindustriel. Dans certaines zones, la température ressentie dépasse 50 °C, faisant peser des risques mortels sur les populations les plus exposées, souvent sans climatisation.
L’impact sur l’électricité est immédiat. La demande de pointe atteint 256,1 GW le 25 avril, battant le record de 252,08 GW établi la veille, selon des données compilées à partir du gestionnaire de réseau Grid-India. En comparaison, la pointe tournait autour de 250 GW en juin 2024, d’après une fiche marché de Business France sur l’électricité et les réseaux électriques intelligents en Inde. Le pays consomme donc plus de courant que jamais pour se rafraîchir, irriguer, faire tourner les pompes à eau et maintenir l’activité industrielle.
La sécurité électrique, obsession de New Delhi
Pour le gouvernement de Narendra Modi, laisser le réseau craquer au milieu d’une canicule serait politiquement explosif. L’Inde a connu des pannes généralisées massives par le passé, et la moindre panne à grande échelle affecterait des centaines de millions de personnes. Les autorités demandent donc aux opérateurs de mobiliser toutes les capacités disponibles : la semaine du record, la production thermique au charbon tourne autour de 187 GW, et environ 9,6 GW de capacités au gaz sont également sollicitées.
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Officiellement, l’Inde se targue d’avoir franchi un cap : au 31 janvier 2026, 52,3 % de la capacité électrique installée provient de sources non fossiles (hydroélectricité, solaire, éolien, nucléaire, biomasse). Dans ses profils pays, l’AIE souligne cette progression, tout en rappelant que l’Inde reste le troisième émetteur de CO₂ derrière la Chine et les États-Unis.
Mais la photo des capacités masque la réalité de la production. En 2025, environ 73 % de l’électricité consommée en Inde vient encore de centrales à charbon.
La guerre en Iran change l'équation du gaz
Sans la guerre en Iran, la réponse aurait pu être différente. Depuis dix ans, le gaz naturel liquéfié était présenté comme une énergie de transition idéale pour l’Asie : moins carbonée que le charbon, flexible, capable de démarrer rapidement pour suivre la demande. En Inde, environ 4 % de la capacité installée est constituée de centrales à gaz, alimentées à près de 60 % par du gaz naturel liquéfié (GNL) importé.
L’offensive contre l’Iran, les tensions autour du détroit d’Ormuz et les perturbations sur le GNL qatari ont rebattu les cartes. Une analyse de l’Institut Jacques Delors évoque une « tempête parfaite » pour les prix de l’énergie : le gaz de référence européen a bondi d’environ 70 % en quelques semaines, avant de se stabiliser à un niveau nettement plus élevé. Cette hausse se répercute sur les contrats asiatiques de GNL, où l’Inde se retrouve en concurrence avec le Japon, la Corée du Sud ou la Chine pour sécuriser des cargaisons.
Dans ce duel, le charbon l’emporte. Produire un kilowattheure avec une centrale à gaz devient nettement plus cher qu’avec du charbon domestique. La production électrique à base de gaz semble alors «économiquement non viable» dans les conditions actuelles, ce qui pousse les opérateurs à rallumer à plein régime leurs centrales à charbon.
Un retour au charbon qui dépasse l'Inde
L’Inde n’est pas seule à faire ce choix. La guerre en Iran et la tension sur le GNL poussent plusieurs grands consommateurs asiatiques à se replier sur le charbon : Corée du Sud, Thaïlande, Philippines, Vietnam, Bangladesh ou Pakistan ajustent leur mix en ce sens.
Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus longue. En 2025, la demande mondiale de charbon a atteint un sommet historique malgré l’essor des énergies renouvelables. L’Asie reste de loin le premier consommateur, et les tensions actuelles sur le gaz renforcent ce rôle.
Ce retour en force du charbon intervient alors que New Delhi vient de relever ses objectifs climatiques. Le pays vise une réduction de 47 % de l’intensité carbone de son PIB d’ici à 2035 par rapport à 2005, selon des documents officiels détaillant les nouvelles cibles pour 2031‑2035.
Dans le même temps, les autorités assurent vouloir porter encore plus haut la part de la capacité non fossile, aujourd’hui autour de 52 %. Mais les émissions ne baissent pas encore : en 2025, elles ont continué à augmenter, même si leur croissance a été la plus faible depuis plus de vingt ans.
Une transition encore incomplète
La séquence 2025‑2026 agit comme un révélateur des angles morts de la transition énergétique indienne. Le pays a accéléré le déploiement des renouvelables, ajoutant plus de 55,3 GW de capacités non fossiles sur l’exercice 2025‑2026. Mais les réseaux, le stockage et la gestion de la demande n’ont pas suivi au même rythme.
La question du GNL comme énergie de transition se retrouve aussi posée. Tant que son prix dépendra d’un détroit d’Ormuz fragile et de décisions prises au Moyen-Orient, beaucoup de gouvernements asiatiques jugeront le charbon domestique plus rassurant, malgré son impact climatique. Des analyses sur le conflit iranien montrent déjà le coût de cette dépendance pour des pays comme le Bangladesh ou le Pakistan, forcés de payer très cher leurs cargaisons de GNL lors des précédentes crises.
Pour l’Inde, la canicule de 2026 montre que la transition ne se joue pas seulement dans les gigawatts de renouvelables installés, mais dans la capacité du système à passer un été extrême sans rallumer le charbon. Tant que cette condition ne sera pas remplie, chaque choc climatique ou géopolitique continuera de se traduire par le même réflexe : brûler plus de charbon.