« Nous souhaitons relancer une filière de munitions de petit calibre en France »

Le directeur général de FN Browning Group Julien Compère
FN Browning Group

Le directeur général de FN Browning Group Julien Compère
FN Browning Group
LA TRIBUNE : FN Browning a échoué à reprendre Verney-Carron mais vous avez réussi une opération d’une toute autre dimension avec l’acquisition de Sofisport. Quels enseignements tirez-vous de vos premiers pas en France ?
JULIEN COMPERE : Les deux dossiers sont complètement différents. Sofisport est un dossier sur lequel nous avons travaillé très activement depuis plus de 18 mois. Nous sommes entrés en négociation exclusive il y a onze mois. Ce dossier n'a pas du tout la même ampleur que celui de Verney-Carron. Sofisport réalise un chiffre d’affaires de 400 millions d'euros, emploie 1000 personnes dans le monde, dont 500 en France, et possède cinq sites industriels en France ainsi que des sites logistiques. Quant à Verney-Carron, l'entreprise a réalisé en moyenne environ 4 millions d’euros de chiffre d’affaires ces dernières années.
Mais pourquoi alors êtes-vous allé sur le dossier Verney-Carron ?
Nous avons tenté de répondre à une préoccupation, celle de préserver un patrimoine industriel français. Nous avions également estimé qu'il y avait une opportunité de développer une activité. C'est la raison pour laquelle nous avions déposé une offre. Nous restons convaincus que notre offre était extrêmement intéressante mais elle n'a pas été acceptée. C'est une déception parce que nous nous sommes engagés intensément sur ce projet mais cet échec ne change pas du tout le modèle de FN Browning.
Quelle a été la réaction des autorités françaises sur le dossier Sofisport ?
Les autorités françaises ont été tenues informées de manière permanente du processus. Elles ont donné leur blanc-seing à la réalisation de l'opération. Je pense que cette opération est vue de manière positive en France.
Que représente pour FN Browning le rachat de Sofisport ?
C’est la plus grosse acquisition de l'histoire du groupe. Avec Sofisport, nous sommes sur une acquisition qui est vraiment stratégique pour FN Browning parce qu’elle complète très bien notre gamme de produits. Nous fabriquons des armes et des munitions pour les militaires mais aussi des armes de chasse. Nous n’avions pas jusqu’ici de fabrications de cartouches de chasse comme c’est le cas chez Sofisport. C’est donc une acquisition qui complète à la fois notre portefeuille de produits et notre empreinte géographique avec des sites de production en France, en Italie, en Espagne et au Canada, qui étaient des pays où FN Browning n’était pas présent. Cette acquisition va nous permettre de verticaliser beaucoup plus notre modèle grâce à la poudrerie à Pont-de-Buis détenue par Sofisport dans le Finistère.
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La France souhaite installer une production de munitions de petit calibre sur le sol national. Cette acquisition va-t-elle vous permettre de répondre à cette attente ?
Nous avons le projet de renforcer notre position dans le domaine de la munition métallique. Nous sommes historiquement un producteur de munitions métalliques avec FN Herstal en Belgique. En termes d’industrialisation, Sofisport réalise de gros volumes de munitions de chasse que nous allons combiner avec notre production de munitions métalliques dont les volumes sont plus faibles. Ce projet peut aussi nous ouvrir des portes, notamment celle du marché français dans le domaine de la munition métallique. FN Browning a pour objectif de répondre grâce aux capacités industrielles combinées de FN Herstal, de Cheddite et de Nobel Sport, deux filiales de Sofisport, à l'appel d'offres du ministère des Armées français portant sur la relance d'une filière de munitions de petit calibre en France. Notre nouvelle présence en France avec Sofisport nous permet de renforcer notre dossier par rapport à ce qu'il était déjà précédemment.
Cet appel d’offres est surprenant compte tenu de la volonté de la France et de la Belgique de bâtir une coopération étroite dans le domaine de l’armement terrestre. Comment faut-il l’interpréter ?
Il y a un appel d'offres qui a été lancé, pour lequel d'ailleurs nous allons répondre. Et nous espérons gagner... Il y a eu des discussions fournies entre la Belgique et la France pour renforcer la coopération entre les deux pays. Dans ce cadre, il y avait effectivement cette possibilité de reconstituer une capacité de production de munitions de petit calibre. C’est un projet dans lequel on s'inscrit avec l'ensemble des sociétés du groupe. La sélection du vainqueur par la Direction générale de l’armement est attendue dans le courant de 2026.
Quel est concrètement votre projet pour constituer une filière industrielle de munitions de petit calibre ?
Nous prévoyons la mise en place d'une ligne d'assemblage pour des munitions de petit calibre sur le site de Clérieux dans la Drôme. Le projet est prêt. Nous avons un vrai projet industriel : nous souhaitons recréer avec l’acquisition de Sofisport des compétences sur un site français autant que faire se peut, et pourquoi ne pas aussi développer une filière de certains composants en bonne intelligence avec ce que nous faisons en Belgique. Nous étudierons rationnellement ce volet spécifique sur le plan économique. Mais l’objectif n’est pas de créer simplement une ligne d'assemblage en France, c'est vraiment de relancer une filière. Dans ce cadre, il est clair que l'acquisition de Sofisport nous permettra d'avoir un projet plus solide. Que le meilleur gagne.
Les relations entre la France et la Belgique semblent aujourd’hui beaucoup moins fluides qu’auparavant entre Sébastien Lecornu et Ludivine Dedonder. Estimez-vous que cela puisse compliquer la création d’une filière de munitions de petit calibre pour FN Browning ?
Non, cela ne nuit pas du tout. Le ministre de la Défense belge Theo Francken a affirmé à plusieurs reprises que le partenariat franco-belge était un élément sur lequel il souhaitait se reposer. Il est prévu de lancer une deuxième phase au programme CAMO. Les ministres ont aussi communiqué sur la volonté de renforcer la coopération franco-belge d'une manière plus générale. Ce sont des signes qui montrent qu’il y a la volonté de poursuivre, voire de renforcer ce partenariat. Il est clair que nous, FN Browning, nous nous inscrivons vraiment dans ce cadre. Nous sommes d’ailleurs un fournisseur historique de l'armée française pour les armes de petit calibre. Nous participons au programme CAMO sur le volet belge. Nous équiperons bientôt le char Leclerc avec un tourelleau de FN Herstal. Notre ambition est aussi de nous inscrire dans ce renforcement. Que ce soit par le biais de ce projet de munitions de petit calibre, voire demain aussi par la fourniture de matériels, notamment de tourelleaux dans le cadre de la suite du programme CAMO.
FN Browning souhaite vraiment développer une activité forte en France...
… En France, il n'y a pas de fabricants d'armes de petit calibre, il n'y a pas non plus de fabricants de munitions de petit calibre. En étant belge et avec le positionnement de FN Browning parmi les trois entreprises leader mondial de ce secteur, nous pouvons être considérés comme un partenaire naturel non seulement au niveau industriel mais aussi au niveau des forces armées. Le partenariat CAMO n’est pas uniquement un partenariat au niveau du matériel. Les forces armées s'entraînent en commun, se préparent en commun et sont en capacité de les déployer en commun. Nous avons toute cette valeur ajoutée à amener qui peut être bénéfique à l'armée française dans le cadre du renforcement du partenariat franco-belge grâce à nos solutions.
Avez-vous d’autres projets en France ?
Nous avons vocation à nous positionner sur l'ensemble des projets en France dans notre secteur d'activité aussi bien dans les armes de petit calibre, et demain dans les développements de tourelleaux téléopérés, que ce soit sur des porteurs terrestres, sur des porteurs navals, voire sur des porteurs aéroportés. Nous sommes un des leaders mondiaux également dans le domaine des mitrailleuses embarquées sur hélicoptères.
Quelles sont les perspectives de FN Browning avec la forte croissance des marchés dans le domaine de la défense ?
Le groupe se porte bien avec toutefois une différence notable entre le marché de la défense, qui se porte très bien, et le marché de la chasse et du tir sportif. Effectivement, on constate un réinvestissement massif dans le secteur de la défense. Nous y participons. En trois ans, la capacité de production a été multipliée par deux sur certaines gammes de produits, par trois sur d’autres, voire même par quatre. Dans le domaine de la défense, la croissance est significative. Dans le domaine de la chasse et du tir sportif, la situation est plus compliquée. Le marché est aujourd'hui en stagnation, voire en décroissance sur certains marchés. Nous souffrons aux États-Unis, où le marché est plutôt en diminution.
Ce qui est surprenant pour les États-Unis et leur passion des armes…
Ce marché a connu une croissance extrêmement importante dans les années 2021-2022. Aujourd’hui, il y a une correction du marché. Il est clair également que les décisions en matière de droits de douane ont un impact sur FN Browning car nous produisons également en dehors des États-Unis. Au final, tout secteur confondu, l’année 2025 sera une bonne année.
En organique, quel sera votre taux de croissance ?
C'est difficile à estimer à ce stade. Cela va dépendre de la fin d'année mais nous escomptons une croissance organique de 2% à 3% au total. Dans la défense, la croissance sera beaucoup plus significative. Ainsi, FN Herstal, qui est l'entité la plus active dans la défense, devrait réaliser une augmentation de plus de 15 % par rapport à 2024. Le secteur de l'armement est dans une phase de consolidation. Nous souhaitons continuer à s'inscrire dans cette phase. Nous voulons continuer à croître grâce à une croissance organique mais aussi avec des acquisitions.
Avez-vous déjà des cibles ?
Nous en avons déjà mais pas de l'ampleur de Sofisport. Nous restons attentifs aux opportunités qui pourraient nous intéresser. Nous visons des acquisitions plutôt en Europe et aux États-Unis qui restent nos marchés préférentiels. On essaie de garder une balance entre les deux continents en matière de chiffre d’affaires. En 2025, les États-Unis représenteront 40% de notre chiffre d’affaires (contre 60% pour le reste du monde). Avec l'acquisition de Sofisport, nous devrions globalement rester sur cette trajectoire. Mais FN Browning essaie de garder une présence équilibrée entre l’Europe et les États-Unis à la fois en termes d'empreintes géographiques et de ventes. Nous devons également rester attentifs aux autres pays du monde en raison de la cyclicité de nos marchés et de notre pays. Historiquement, la Belgique est tournée vers le monde en raison de l’étroitesse de son marché intérieur.
Si vous deviez continuer à croître, visez-vous des marques prestigieuses comme celle que vous avez déjà dans votre portefeuille ?
Oui, cette stratégie est un des points importants pour FN Browning. Nous voulons conserver cet ADN qui est en cohérence avec qui nous sommes, c'est-à-dire à la fois un groupe qui a une présence forte sur ses marchés et a une capacité industrielle à s'inscrire dans une vision de long terme. Nos acquisitions doivent nous permettre de durer dans le temps.
Avec les problèmes générés par la taxonomie, avez-vous rencontré des difficultés pour trouver un financement pour l’acquisition de Sofisport ?
Non, nous avons bénéficié du soutien de nos banques historiques, notamment certaines banques françaises, comme BNP Paribas et le Crédit Agricole (CACIB). De nouvelles banques ont également rejoint le consortium. Le financement de ce dossier n'a pas été un sujet.
Sofisport, une entreprise très rentable
Après avoir échoué curieusement à reprendre la PME stéphanoise Verney-Carron, le groupe belge FN Browning a mis la main fin septembre pour plusieurs centaines de millions d’euros sur Sofisport, une entreprise familiale d’une toute autre dimension (400 millions d'euros de chiffre d'affaires, 500 salariés) et surtout très rentable avec un EBITDA à trois chiffres. Le CEO de FN Browning Group, Julien Compère, a d’ailleurs décidé de faire confiance au management de Sofisport, une entreprise qu’il estime très bien gérée. « Notre objectif est vraiment de nous reposer sur les compétences de l'entreprise »., explique Julien Compère.