Le géant du ciment Holcim menacé par la plainte d'une minuscule île indonésienne
latribune.fr
Pour la première fois en Suisse, lundi 22 décembre, un tribunal a déclaré recevable une action en justice contre le géant Holcim, en lien avec le changement climatique.
Un tribunal suisse a accepté d’examiner un litige pour dommages climatiques opposant des habitants d’une île indonésienne, menacée par la montée des eaux, au géant du ciment Holcim, dont le siège social est basé en Suisse.
La justice climatique est en marche. Pour la première fois en Suisse, lundi 22 décembre, un tribunal a déclaré recevable une action en justice contre une multinationale en lien avec le changement climatique. Cette décision est une première victoire significative pour les quatre habitants de la minuscule île de Pari, en mer de Java, qui avaient déposé plainte en 2023 contre la multinationale, lui reprochant sa responsabilité dans la hausse des températures et l’élévation du niveau de la mer.
Selon les habitants de l’île, les inondations d’eau salée ont, ces dernières années, augmenté en ampleur et en fréquence, endommageant les habitations et les moyens de subsistance. Des experts considèrent que la quasi-totalité des 42 hectares de cette île, située à une quarantaine de kilomètres au nord de Jakarta, pourrait être engloutie d’ici 2050.
Une coresponsabilité dans l’élévation du niveau de la mer
Les écologistes affirment que Holcim figure parmi les cent plus grands émetteurs de CO2 au monde et qu’elle porte donc une responsabilité importante dans les pertes et dommages liés au climat. Une audience visant à déterminer la recevabilité de la plainte s’était tenue en septembre au tribunal de Zoug, canton du centre de la Suisse où se trouve le siège social de Holcim, qui a absorbé en 2015 le français Lafarge.
Holcim ne possède plus de cimenteries en Indonésie depuis 2019, mais les plaignants considèrent que le groupe est « coresponsable de l’élévation des températures, et donc de l’élévation du niveau de la mer », explique Yvan Maillard-Ardenti, membre de l’Entraide protestante suisse (Eper), une ONG soutenant les plaignants.
Le tribunal, dans sa décision, a également « reconnu que les plaignants méritaient une protection juridique en tant que personnes dont l’existence même est affectée par le changement climatique », ont rapporté les ONG. Les plaignants exigent de Holcim une indemnisation pour les dommages déjà causés sur l’île, une participation au financement de mesures de protection contre les inondations et une réduction rapide de ses émissions de CO2.
Newsletter
L’Alerte La Tribune
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.
Le ciment, un émetteur majeur de gaz à effet de serre
« Nous avions anticipé ce potentiel scénario et avons l’intention de faire appel », a réagi de son côté le groupe suisse, en maintenant que « le soin de définir des limites d’émissions de CO2 est selon Holcim du ressort du législateur, et non des tribunaux civils ». Le tribunal a rejeté cet argument, soulignant que les décisions judiciaires peuvent « compléter » les politiques, ont souligné les ONG.
Les entreprises pétrolières sont habituellement les plus attaquées par les militants écologiques, mais avec Holcim, les défenseurs du climat espèrent une jurisprudence contre une industrie moins connue mais très polluante, responsable de l’ordre de 8 % du CO2 rejeté chaque année dans l’atmosphère. Les fours à haute température pour cuire le calcaire et fabriquer le ciment brûlent généralement du charbon, et la réaction chimique elle-même génère du CO2 supplémentaire.
Cette affaire s’inscrit dans un mouvement international plus large consistant à demander aux grandes entreprises d’assumer leurs responsabilités face au changement climatique qui affecte les moyens de subsistance de millions de personnes, surtout dans les pays du Sud.
La justice climatique est en marche
En 2015, un agriculteur péruvien engageait une action inédite contre le groupe énergétique allemand RWE, soutenant que ses émissions historiques de gaz à effet de serre avaient contribué à la fonte des glaciers andins et accru le risque de crues menaçant sa propriété. Le 28 mai 2025, après près de dix ans de procédure, la Cour supérieure régionale de Hamm, au nord-ouest de l’Allemagne, a rendu son verdict. Si la Cour rejette la demande individuelle de l’agriculteur, elle établit un principe inédit en droit allemand : les grands émetteurs de CO2 peuvent voir leur responsabilité engagée pour des actions liées au changement climatique survenues dans d’autres pays.
Une dynamique comparable se dessine au Royaume-Uni. Des survivants du typhon Rai, qui a frappé les Philippines en décembre 2021 et fait plus de 400 morts, ont déposé le 9 décembre 2025 une plainte contre le géant pétrolier Shell, devant les Royal Courts of Justice à Londres. Ils estiment que les émissions historiques du groupe pétrolier ont contribué à l’intensification de la tempête, faisant de cette affaire l’un des premiers contentieux civils liant directement une multinationale à des pertes humaines et matérielles causées par un événement climatique extrême.
Cette approche, également à l’œuvre dans la procédure engagée en Suisse contre Holcim, repose sur l’idée que la responsabilité climatique d’une entreprise peut être examinée devant les juridictions de son siège, même lorsque les dommages surviennent à l’étranger. En France, si les contentieux climatiques impliquant des entreprises se multiplient, aucun cas emblématique de responsabilité extraterritoriale n’a encore émergé.