La dette américaine dépasse désormais la taille de son économie

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l'économie numéro un mondiale vit officiellement " au-delà de ses moyens ".
REUTERS - Jonathan Ernst

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l'économie numéro un mondiale vit officiellement " au-delà de ses moyens ".
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Selon le Committee for a Responsible Federal Budget (CRFB), la dette fédérale détenue par le public a atteint 100,2 % du produit intérieur brut (PIB) fin mars, sur la base des dernières données publiées par le Bureau of Economic Analysis (BEA). Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’économie numéro un mondiale vit officiellement « au‑delà de ses moyens ». Et cette fois, il ne s’agit plus seulement de financer une guerre planétaire ni de sortir d’une crise exceptionnelle, mais d’une dérive budgétaire devenue le mode de fonctionnement normal de Washington, comme le souligne la présidente du CRFB, Maya MacGuineas.
Au 31 mars, la dette fédérale détenue par le public s’élève à 31 270 milliards de dollars, pour un PIB nominal estimé à 31 220 milliards de dollars sur les douze derniers mois, soit un ratio de 100,2 %. Le CRFB rappelle que ce niveau représente environ le double de la moyenne historique américaine et qu’il se rapproche du record de 106 % observé juste après 1945, comme le détaille une analyse de l’organisation.
Après 1945, l’État fédéral avait massivement emprunté pour financer l’effort de guerre, avant de réduire progressivement son endettement grâce à une croissance soutenue et à une discipline budgétaire relative. En 2026, ce n'est pas la guerre dans le golfe Persique, tout juste commencée en mars, qui explique le niveau actuel. Maya MacGuineas parle d’une « abdication bipartisane des choix difficiles », autrement dit d’un consensus tacite entre démocrates et républicains pour promettre toujours plus, sans assumer les hausses d’impôts ou les coupes nécessaires.
Paradoxalement, ce franchissement survient alors que l’économie américaine n’est pas en crise. Selon l’estimation avancée du BEA, le PIB réel progresse encore à un rythme annuel d’environ 2 % au premier trimestre 2026. Le Congressional Budget Office (CBO) anticipe ensuite une croissance autour de 1,8 % en moyenne sur la décennie, un rythme correct mais insuffisant pour effacer des déficits chroniques de plusieurs points de PIB par an. Autrement dit, la dette augmente désormais plus vite que la richesse produite.
Ce basculement est le résultat d’un empilement de décisions politiques. Le CRFB insiste sur le caractère « bipartisan » de la dérive : baisses d’impôts non financées, dépenses nouvelles, aides d’urgence et absence de règles contraignantes pour encadrer les déficits.
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Un élément central, aujourd’hui pointé du doigt par les agences de notation, est le grand paquet fiscal porté par Donald Trump, baptisé One Big Beautiful Bill Act. Selon les calculs du CRFB, cette réforme doit ajouter environ 4 700 milliards de dollars à la dette d’ici à 2035, une fois considérés ses effets sur la croissance et les recettes fiscales. L’idée était que les surtaxes douanières massives compenseraient en partie la perte de recettes, mais la Cour suprême a invalidé une grande partie de ces droits de douane en 2026. Le CRFB estime que cette décision pourrait priver le Trésor d’environ 1 700 milliards de dollars de recettes entre aujourd’hui et 2036, ce qui pousserait la dette sur une trajectoire qui frôle 58 000 milliards de dollars à l’horizon de la prochaine décennie.
Dans ses projections publiées en février, le CBO estime que le déficit fédéral atteindra environ 1 900 milliards de dollars en 2026, soit près de 5,8 % du PIB, et qu’il grimpera vers 6,7 % du PIB à l’horizon 2036 si la législation actuelle reste en place. Dans ce scénario, la dette détenue par le public passerait d’environ 100 % du PIB aujourd’hui à quelque 118-120 % au milieu des années 2030.
Le CBO souligne que trois postes tirent la dépense vers le haut : les retraites, les programmes de santé et la charge d’intérêts. Les deux premiers progressent mécaniquement avec le vieillissement de la population et l’inflation médicale. Le troisième explose dès que les taux d’intérêt remontent. Les recettes, elles, restent globalement stables en part de PIB, faute de réforme fiscale majeure durable. Résultat : même en l’absence de choc, les États‑Unis se sont installés dans un régime de déficit permanent.
Le CRFB chiffre l’effort nécessaire pour stabiliser la trajectoire à environ 10 000 milliards de dollars de réduction de déficit cumulé sur dix ans, afin de faire refluer la dette en proportion du PIB. L’organisation propose un mécanisme de type « Super Paygo » : toute nouvelle dépense ou baisse d’impôt serait compensée deux fois, pour commencer par « arrêter l’hémorragie » avant même de réduire le stock de dette.
Fitch Ratings a abaissé la note souveraine des États‑Unis de AAA à AA+ dès 2023, à cause des bras de fer répétés sur le plafond de dette. Dans un rapport publié fin avril 2026, l’agence prévient que les « déficits structurellement élevés » maintiendront la charge de dette américaine « bien au‑dessus » des autres pays notés dans la même catégorie.
Les analystes de Fitch expliquent que la note AA+ intègre déjà « une détérioration de longue durée de la gouvernance, en particulier dans la politique budgétaire ».
Moody’s suit la même pente. L’agence a dégradé la note de l’État fédéral de Aaa à Aa1 en 2025, en invoquant la montée durable des déficits et le poids croissant des intérêts. Elle ne s’attend pas à un retour rapide à une situation plus saine : les dépenses d’allocations et de santé augmenteront, tandis que les recettes resteront globalement stables en proportion du PIB.
Le CBO, de son côté, projette une dette qui continue à grimper sur 2026-2036, en intégrant vieillissement, structure de dépenses et hypothèse de taux plus élevés qu’en 2010. Dans plusieurs scénarios, la charge d’intérêts dépasse 1 000 milliards de dollars par an dès le milieu des années 2020, un niveau que le Peter G. Peterson Foundation met en regard du budget de la défense.
Pour l’instant, cette dynamique n’a pas déclenché de panique sur les marchés. Les investisseurs internationaux continuent d’acheter massivement des obligations du Trésor, faute d’alternative de taille comparable. Le dollar reste la principale monnaie de réserve mondiale, et les marchés américains sont les plus profonds. Fitch reconnaît que ces atouts justifient encore une note élevée, malgré le niveau de dette.
Le Japon affiche depuis longtemps un ratio de dette brute supérieur à 200 % du PIB et plusieurs pays de la zone euro ont flirté avec les 120-130 % après la crise de 2010. Les données de la Banque mondiale montrent que la dette du gouvernement central américain, en pourcentage du PIB, reste en dessous de ces extrêmes.
La fragilité américaine tient à autre chose. D’abord à la combinaison d’une dette élevée et de déficits structurels plus importants que ceux de la plupart des autres grandes économies avancées, comme le documente le CBO et comme le rappelle le CRFB. Ensuite à l’instabilité politique autour du plafond de dette, qui a déjà conduit Fitch à une première dégradation.
Les États‑Unis restent indispensables au système financier mondial. Leur monnaie est la référence, leurs obligations restent l’actif sans risque de base et leurs marchés attirent l’épargne du monde entier. C’est précisément ce qui rend leur trajectoire économique si déterminante : une croissance réelle autour de 2 % ne suffit pas à compenser des déficits primaires supérieurs à 3 % du PIB, ce que rappelle aussi le CRFB. Plus le mur de la dette s’élève, plus le rôle de maillon faible du monde riche devient plausible en cas de choc.
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