Notre pari pour 2026 : « Tout sera dominé par l’IA dans les cinq prochaines années »

Xi Jinping et Donald Trump à Busan, le 30 octobre 2025.
/FW1FP/Sonali Paul - REUTERS - Evelyn Hockstein

Xi Jinping et Donald Trump à Busan, le 30 octobre 2025.
/FW1FP/Sonali Paul - REUTERS - Evelyn Hockstein
Madhur Jha est économiste internationale au sein de la banque britannique Standard Chartered. Elle dirige au sein de l'historique institution bancaire l'équipe de recherche thématique. Philippe Dauba-Pantanacce est quant à lui responsable de l'analyse géopolitique et économique mondiale au sein de Standard Chartered. Pour La Tribune, tous deux livrent leurs convictions économiques pour 2026, et leur analyse de l'année écoulée.
En 2026, vous estimez que les moteurs de la croissance mondiale différeront de 2025. Pourquoi ?
MADHUR JHA. Nous considérons 2026 comme une année de transition pour laquelle nous anticipons une croissance mondiale stable à 3,4 %. En 2025, la croissance mondiale a été tirée par l'accélération des exportations et par de nombreuses baisses de taux des banques centrales. Pour 2026, nous pensons que la plupart des banques centrales sont arrivées au terme de ce cycle d’assouplissement. Ensuite, l’effet d’anticipation des exportations va s’estomper. Il y aura donc une normalisation et un ralentissement du commerce.
Cela signifie que l’attention se déplacera naturellement vers la politique budgétaire. Ceci peut s'expliquer car de nombreux pays cherchent à accroître leurs dépenses de défense et d’infrastructures. Mais c’est aussi parce que la politique monétaire arrive au bout de son cycle : désormais, en cas d’inquiétude, les marchés se tourneront vers les gouvernements pour voir comment ils soutiennent l’activité. Les pays qui disposent d’un certain espace budgétaire - avec une dette plus faible que celle de leurs pairs, des déficits plus contenus ou des programmes de consolidation budgétaire en cours - auront alors la capacité d’agir.
2025 a été marqué par le retour tonitruant de Donald Trump à la Maison-Blanche. Cependant, son caractère bruyant sur la scène géopolitique rend la prospective des relations internationales difficile…
PHILIPPE DAUBA-PANTANACCE. Il est parfois difficile de distinguer le bruit - ce qui relève spécifiquement du monde « trumpien » - des tendances de long terme. Cependant, et cela précède Trump, il ne fait aucun doute que nous nous dirigeons vers un monde multipolaire. L’ordre mondial dominé par les États-Unis, essentiellement occidental, n’a pas totalement disparu, mais nous nous en éloignons clairement. Mais il existe aussi des dynamiques de court terme qui sont très liées au monde trumpien.
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La première, selon moi, est l’extrême volatilité des alliances. Cette idée qu’un jour vous êtes mon allié, le lendemain vous ne l’êtes plus. Cela tient à une approche de la politique étrangère très personnalisée, étroitement liée à la personnalité de Donald Trump et à sa vision des relations internationales comme des transactions commerciales. Cette approche transactionnelle se traduit par une très forte volatilité des relations des États-Unis, en particulier avec l’Europe, mais aussi avec leurs alliés traditionnels en Asie - la Corée du Sud, le Japon, l’Australie - ainsi qu’avec le Royaume-Uni. C’est là qu’il faut être nuancé. Il est clair que les États-Unis se sont en partie repliés sur eux-mêmes et accordent moins de priorité à leurs alliances, mais l’extrême volatilité de ces relations est, elle, spécifiquement liée au monde trumpien.
Un autre élément important, pour distinguer court et long terme, est l’extrême instrumentalisation de la politique commerciale à des fins de politique étrangère. Le mot-clé ici est « extrême ». Je pense que nous nous dirigeons - et cela précède Trump et lui survivra - vers un monde où la politisation de la politique commerciale au service d’objectifs géopolitiques va se poursuivre. En revanche, la forme extrême de cette instrumentalisation pourrait être atténuée si l’on revenait à une administration plus attachée à une approche traditionnelle de la politique étrangère.
Qu’attendre des élections de mi-mandat aux États-Unis, en novembre prochain ?
PHILIPPE DAUBA-PANTANACCE. En général, elles sont de très mauvaises nouvelles pour le parti qui occupe la Maison-Blanche : il perd presque toujours les midterms. La configuration des sièges du Sénat à renouveler rend très improbable un basculement des républicains vers les démocrates. Tout simplement parce que le tiers des sièges concernés correspond majoritairement à des circonscriptions républicaines. La Chambre des représentants, en revanche, sera beaucoup plus disputée. Et il faut garder à l’esprit que nous abordons cette élection avec une majorité républicaine à la Chambre extrêmement étroite, la plus faible de l’histoire moderne des États-Unis. Les républicains arrivent donc déjà avec une position fragile. Il existe une réelle possibilité que les démocrates reprennent la Chambre.
On pourrait longuement discuter de ce que cela implique, car le contrôle de la Chambre donne un pouvoir législatif sur les dépenses fédérales, ainsi que des pouvoirs d’enquête. Politiquement, cela pourrait nous ramener à beaucoup de situations que nous avons connues lors du premier mandat de Trump. Par conséquent, à l’approche de cette campagne, il pourrait y avoir une certaine volatilité dans les décisions de politique économique. Cela se voit déjà sur les droits de douane : vous avez peut-être remarqué que Trump a déjà levé certains droits sur des produits de première nécessité, des biens essentiels pour les Américains, car il commence à percevoir que l'inflation pourrait devenir un vrai problème à l’approche des élections de mi-mandat.
La Chine cherche désespérément à faire de la demande intérieure un moteur de sa croissance. Y arrivera t’elle en 2026 ?
MADHUR JHA. Le risque, selon nous, est que l’excédent commercial de la Chine reste très élevé. D’après nos propres prévisions, l’excédent du compte courant passerait d’environ 3,3 % du PIB à près de 2,5 % l’an prochain. Cela reste un niveau très important, notamment parce que les échanges de services continuent de croître. Cela reflète la résilience des exportations. La stabilisation des relations avec les États-Unis permet à la Chine de relancer ses exportations vers le marché américain, d’autant plus que les taux d’intérêt ont baissé. Nous anticipons donc des exportations solides, en partie parce que la Chine a diversifié ses débouchés au-delà des États-Unis, mais aussi parce que les importations américaines en provenance de Chine devraient remonter. À cela s’ajoutent des gains d’efficacité et une amélioration de la qualité des produits.
En revanche, le volet des importations reste très faible. Les importations chinoises en provenance du reste du monde devraient demeurer limitées, car la consommation intérieure reste faible. Le gouvernement chinois oriente clairement son action vers un soutien à la demande domestique. Beaucoup de clients nous demandent si l’on pourrait voir des transferts directs, par exemple des versements de 2 000 yuans sur les comptes bancaires des ménages. Ce n’est pas une option que le gouvernement chinois est prêt à envisager.
Ce que nous sommes plus susceptibles de voir, en revanche, c’est la poursuite des politiques mises en place au cours de l’année écoulée : amélioration de la protection sociale, des allocations chômage, renforcement des régimes de retraite, extension des programmes de reprise et d’échange de biens. Les autorités cherchent donc à soutenir la consommation, mais à leur manière, de façon très graduelle. Oui, nous pensons que les ménages chinois contribueront à soutenir la croissance, mais il ne s’agira pas d’un modèle exclusivement tiré par la consommation. La croissance reposera sur un mix : consommation, reprise des investissements liés à l’IA et à la « nouvelle économie », ainsi que les exportations nettes.
Nous sommes à la moitié de la décennie 2020. Si vous deviez résumer le récit économique reliant 2020 à 2025, quel serait-il ? Et que prévoyez vous pour la période 2025-2030 ?
MADHUR JHA. C’est une question formidable, vraiment. Pour moi, 2020-2025 a été une période de réorientation des chaînes d’approvisionnement mondiales, de montée en puissance d’un ordre multipolaire et de volonté de renforcer les économies domestiques. Je ne parlerais pas de démondialisation, ce n’est pas un terme que j’utiliserais. Je parlerais plutôt d’une réorganisation et d’une réorientation de notre manière de commercer. Et je pense que c’est le fil conducteur. Le monde a réalisé que les chaînes d’approvisionnement étaient peut-être devenues trop complexes et qu’elles devaient être simplifiées, mais aussi rendues plus résilientes. C’est, selon moi, la dynamique sous-jacente des cinq dernières années.
Pour les cinq prochaines années, je pense que tout sera dominé par l’IA. C’est ma conviction. Bien sûr, le commerce restera très important, mais les avancées en IA vont extrêmement vite, à un rythme auquel la régulation et, d’une certaine manière, l’économie ne parviennent pas toujours à suivre. Et progressivement, ma manière de voir les choses est la suivante : nous avons, en tant que consommateurs, déjà bénéficié des avancées de l’IA. Nous utilisons ChatGPT et d’autres outils, souvent sans vraiment payer pour cela. Mais on commence à voir, lentement, la monétisation de l’IA. Et à mesure que cette monétisation progresse, les gains de profitabilité, les réductions de coûts, les gains d’efficacité vont, selon moi, avoir des implications sur l’économie mondiale au sens large.
Pour moi, cette perspective est très stimulante mais il a d’énormes implications pour les marchés du travail, la consommation d’énergie, le commerce, et plus largement pour la manière dont le monde interagit. Soit, nous nous trompons dans notre optimisme et tout cela s’effondre - ce que je ne pense pas - soit il y aura des cycles, peut-être des corrections, mais avec une tendance de fond solide et positive.
PHILIPPE DAUBA-PANTANACCE. Mon angle est davantage géopolitique. Ce qui est intéressant, c’est que nous arrivons déjà au quart de ce siècle, et que les processus engagés au début de ce siècle ne font que s’accélérer. Nous nous éloignons clairement d’un monde unipolaire, mais beaucoup de gens se focalisent trop, à mon sens, sur l’idée d’un monde bipolaire, avec les États-Unis - ou les États-Unis et l’Occident - face à la Chine et à quelques pays alignés sur elle. La réalité est plus complexe.
On voit émerger de grandes puissances, mais aussi ce que l’on appelle de plus en plus les « puissances intermédiaires ». Ce sont des pays du monde émergent, parfois regroupés sous le terme de « Sud global » - une notion discutable et très centrée sur une vision nordique du monde. Des pays comme l’Inde, la Turquie, le Brésil ou l’Afrique du Sud ne veulent pas choisir leur camp. Ils veulent faire leurs propres choix et cela fera clairement partie du récit des cinq prochaines années. Pour moi, une des grandes questions des prochaines années est la suivante : que va faire l’Europe ? Il existe sur ce continent un potentiel de croissance « piégé », qui n’a pas encore été pleinement exploité. Nous ne savons pas si cela se produira réellement, mais cela place l’Europe à un moment charnière. Il y a un sentiment d’urgence croissant chez les dirigeants européens, sur les plans géopolitique, militaire et économique.