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Brésil : comment le scandale Bolsonaro rebat la bataille UE-Mercosur… et les cartes de l’Europe

latribune.fr

Publié le 26 mai 2026 à 08:00

Le film de campagne Dark Horse, production financée par des proches du clan Bolsonaro est aujourd’hui au cœur de l’enquête sur le scandale Banco Master.

Le film de campagne Dark Horse, production financée par des proches du clan Bolsonaro est aujourd’hui au cœur de l’enquête sur le scandale Banco Master.

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Au Brésil, la chute possible de Flávio Bolsonaro, rattrapé par le scandale Banco Master, pourrait faciliter la ratification d’un accord UE-Mercosur déjà appliqué provisoirement. À la clé : un basculement stratégique pour l’agriculture européenne, la transition verte et la place de l’Europe dans la compétition avec Washington.

Au début du mois de mai, le Brésil a vu exploser le scandale Banco Master, une banque en plein effondrement, accusée de montages financiers frauduleux, dont les ramifications atteignent directement Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président et candidat déclaré à la succession. Les accusations visant Banco Master et ses liens politiques ont placé l’établissement au centre d’une enquête fédérale très médiatisée.

Des enregistrements audio rendus publics montrent le sénateur en train de solliciter avec insistance Daniel Vorcaro, propriétaire de Banco Master, pour le paiement de prestations liées au film « Dark Horse », une production à la gloire de Jair Bolsonaro, alors que des flux suspects vers la famille émergent dans les relevés de virement. La publication des enregistrements et des relevés bancaires par la presse d’investigation brésilienne a déclenché une nouvelle tempête politique autour du clan Bolsonaro.

Dans la foulée des révélations, les sondages ont enregistré un décrochage net : Luiz Inácio Lula da Silva a creusé un écart d’environ sept points dans les intentions de vote face à Flávio Bolsonaro, pendant que deux partis d’opposition saisissaient le Sénat pour tenter de lui retirer son mandat. Un sondage de l’institut Quaest indique qu’une majorité de Brésiliens croit Flávio Bolsonaro impliqué dans l’affaire. La candidature de l’héritier Bolsonaro n’est pas officiellement enterrée, mais son affaiblissement soudain suffit déjà à changer la lecture de plusieurs dossiers structurants, au premier rang desquels la ratification de l’accord UE‑Mercosur, dont il avait fait un symbole de rupture avec Lula.

Si Flávio Bolsonaro entrait au palais du Planalto, le siège du gouvernement, avec une légitimité forte, il aurait à la fois la capacité et l’envie politique de bloquer l’accord, directement ou par une série de conditions impossibles à accepter pour les Européens. Car dans le camp européen, chaque ministre de l’Agriculture qui redoute une déferlante de bœuf brésilien et de soja argentin sait qu’un président ouvertement climatosceptique, allié revendiqué de Donald Trump, lui offrirait un alibi rêvé pour voter « non ». Plus l’affaire Banco Master fragilise le clan Bolsonaro, plus la fenêtre s’entrouvre pour un Brésil capable de défendre l’accord à Bruxelles sans provoquer un réflexe de rejet immédiat.

UE‑Mercosur : un accord déjà là, mais suspendu à la politique

L’accord de partenariat UE‑Mercosur a été signé en janvier à Asunción, au Paraguay, après plus de vingt ans de négociations et de pauses forcées, notamment à cause de la déforestation accélérée sous Jair Bolsonaro. Il est appliqué de façon provisoire depuis le 1ᵉʳ mai, ce qui permet déjà d’abaisser une partie des barrières, alors même que son avenir définitif reste incertain, côté européen comme côté sud‑américain.

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Le 21 janvier, le Parlement européen a choisi, à une courte majorité, de saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour vérifier si l’accord peut être appliqué avant la ratification par tous les États membres et s’il limite ou non la capacité de l’UE à fixer des règles strictes en matière environnementale et de protection des consommateurs. Cette saisine peut retarder la ratification complète jusqu’à deux ans, transformant l’accord en chantier permanent, exposé à chaque secousse politique à Brasilia, Paris ou Bruxelles.

Derrière ce bras de fer juridique se dessine un calendrier clé : la fenêtre 2027‑2029, période durant laquelle le Brésil devra être en mesure de convaincre des parlements européens fragmentés qu’il respecte réellement ses engagements sur la forêt amazonienne, les contrôles sanitaires et les clauses de sauvegarde pour les filières sensibles. Le Peterson Institute for International Economics (PIIE) note que cette fenêtre de ratification coïncide avec le prochain cycle politique brésilien. Pour Lula, l’accord représente une promesse de montée en gamme : sécuriser un accès préférentiel au marché européen pour l’agroalimentaire, tout en exposant l’industrie brésilienne à un choc de productivité qu’un demi‑siècle de protection a retardé. Pour les Européens, il offre la perspective d’un ancrage plus profond dans le plus grand bloc sud‑américain, à condition de ne pas fracturer davantage des opinions déjà inflammables sur le libre‑échange, en particulier en France.

Trump, Bolsonaro Jr, Lula : trois visions de la puissance et du commerce

Flávio Bolsonaro avait choisi un message simple pour se distinguer de Lula : seule la famille Bolsonaro saurait travailler avec Donald Trump, présenté comme le partenaire naturel d’un Brésil conservateur et offensif. Ses prises de position en matière de politique étrangère donnent la priorité à un alignement étroit avec Washington. Son entourage, notamment son frère Eduardo basé aux États‑Unis, a multiplié les signaux en direction de Washington, laissant entendre qu’un gouvernement Bolsonaro serait prêt à des concessions bilatérales sur des sujets sensibles comme les terres rares, les désignations de « narcoterrorisme » pour certains groupes brésiliens, ou des accords commerciaux ciblés privilégiant les États‑Unis. Ce positionnement rompt frontalement avec la stratégie de Lula, qui mise sur un retour au multilatéralisme, sur une diversification des partenaires entre Europe, Chine et États‑Unis, et sur un rôle accru du Brésil dans les enceintes collectives comme les Brics ou le G20.

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Pour l’Europe, l’identité du président brésilien conditionne dès lors la structure même de l’accord UE‑Mercosur et son sens politique. Un Brésil arrimé à la vision de Donald Trump d’un commerce à somme nulle, dominé par des ententes bilatérales et des rapports de force, ferait de l'accord un instrument instable, constamment renégociable, avec un risque de voir les clauses environnementales vidées de leur substance au gré des crises. À l’inverse, un Brésil porté par Lula ou par un successeur qui assume la logique de règles partagées et d’engagements climatiques pourrait transformer le traité en socle durable de coopération, y compris pour des investissements communs dans les chaînes de valeur de la transition (hydrogène, batteries, bioéconomie). L'Institut royal Elcano, un think tank de centre gauche espagnol, souligne que l’UE cherche ainsi à concilier ambition climatique et stratégie de puissance. Et dans un monde où Washington durcit le ton sur le commerce et les subventions vertes, l’Europe a intérêt à verrouiller tôt une relation structurée avec le Mercosur, plutôt que de laisser l’initiative à un axe États‑Unis–Brésil strictement transactionnel.

En France, une bataille agricole qui masque un enjeu de rang international

Vu de Paris, l’accord UE‑Mercosur est d’abord perçu comme un risque pour les agriculteurs : bœuf brésilien, volailles et sucre concurrençant des filières déjà sous pression, avec la crainte de standards sanitaires ou environnementaux moins exigeants. Ce prisme est largement nourri par les organisations agricoles, pour qui toute ouverture supplémentaire vers de grands exportateurs de matières premières agroalimentaires ressemble à une menace existentielle. Dans cette grille de lecture, le scandale Bolsonaro ne change qu’une chose : il redonne aux opposants une cible plus commode si un président climatosceptique revient à Brasilia, et offre aux défenseurs de l’accord l’argument inverse si Lula parvient à sécuriser des garanties fortes sur la déforestation et les clauses de sauvegarde.

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Mais l’accord conditionne aussi le positionnement industriel européen en Amérique du Sud, de l’automobile à la pharmacie en passant par les équipements électriques, ainsi que l’accès à des ressources stratégiques pour la transition énergétique. Les ONG environnementales rappellent que l’enjeu porte à la fois sur le commerce et sur les trajectoires d’émissions. Dans un scénario où l’UE renonce à l’accord au moment même où le Brésil cherche à se réinscrire dans le jeu multilatéral, les Européens laissent la voie libre à une concurrence accrue des États‑Unis et de la Chine, capables de proposer des contreparties rapides sans se lier les mains sur le climat. Pour la France, ce serait un double risque : perdre en influence dans une région en partie francophile, tout en fragilisant des filières exportatrices qui pourraient bénéficier d’un marché élargi si l’accord est assorti de garde‑fous environnementaux crédibles.

Ce que la fenêtre ouverte par le scandale change (ou ne change pas) pour l’Europe

La fragilisation actuelle de Flávio Bolsonaro ne garantit pas le succès de l’accord, mais elle réduit la probabilité du scénario le plus hostile à une ratification : un Brésil dirigé par un président qui ferait de l’UE‑Mercosur un épouvantail politique permanent. À court terme, cette situation renforce la responsabilité de Lula, qui dispose d’une ouverture pour accélérer la conclusion de lettres additionnelles sur le contrôle de la déforestation, la surveillance des chaînes d’approvisionnement et les mécanismes de sauvegarde pour les secteurs agricoles sensibles. Dans le même temps, la longue traîne judiciaire et politique du scandale Banco Master, qui met à l’épreuve la Cour suprême et la Banque centrale brésilienne, rappelle que le pays reste institutionnellement fragile, ce qui rend d’autant plus précieux un cadre stable avec l’Europe.

Pour l’UE et pour la France, la question consiste donc à évaluer ce que coûterait un vide stratégique durable avec le Mercosur. Un rejet pur et simple offrirait au camp Bolsonaro, aujourd’hui affaibli, un argument puissant contre Lula : l’idée que l’Europe humilie le Brésil même lorsqu’il fait des gestes sur le climat et l’État de droit. À l’inverse, une ratification sans garanties robustes alimenterait un sentiment de trahison dans les campagnes françaises et minerait la crédibilité climatique de l’Union. Entre ces deux écueils, la fenêtre ouverte par le scandale impose un choix exigeant : utiliser la vulnérabilité politique du clan Bolsonaro pour négocier un accord plus cohérent avec les intérêts de long terme des deux blocs – et assumer, côté européen, que le rang géoéconomique se joue aussi dans la capacité à sécuriser des partenariats stables quand la politique se dérègle.

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