À Astana, la capitale du Kazakhstan, le gouvernement a signé l’accord pour la construction de sa première centrale nucléaire par le russe Rosatom pour un montant record.
Première économie d’Asie centrale, le Kazakhstan fait partie d’une zone d’influence que veut garder dans son giron son voisin russe. La promesse de la diversification de sa croissance, prise dès son indépendance en 1991, reste un vœu pieux. Moscou vient encore d’y annoncer un investissement record.
« Nous avons défini un nouveau vecteur de développement en donnant une nouvelle impulsion à la diversification économique. » Face aux députés, en septembre 2024, le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev, élu en 2019, rappelait la priorité nationale. Après trente ans de règne de son prédécesseur, Noursoultan Nazarbaïev, l’ancienne république soviétique n’a plus le choix. Face à une croissance annuelle de +5,9 %, – insuffisante pour financer ses besoins et son déficit –, elle doit diversifier son économie, au-delà des ressources énergétiques dont elle regorge.
Mais dans les rues de sa capitale, Astana, ce vœu politique est à l’image des grues au-dessus des carcasses d’immeubles : au ralenti, quand les chantiers ne sont pas totalement à l’arrêt. En cause, en ce printemps 2026, la santé économique de la Russie, avec laquelle le pays partage la plus longue frontière au monde. Quand Moscou tousse, affaibli par le poids des sanctions depuis la guerre en Ukraine, l’État kazakh, carrefour des échanges gaziers et pétroliers, trinque.
Un prêt russe de plusieurs milliards
Effet collatéral des sanctions, le Kazakhstan subit alors l’afflux massif de roubles de Russie qui viennent chercher des alternatives mais qui affaiblissent le tenge, sa devise nationale. Résultat, dans les centres commerciaux, l’inflation est palpable sur les produits, à +11 % en mars. Parallèlement, les investissements étrangers, depuis des révoltes pro-démocratie en janvier 2022 réprimées violemment, peinent à revenir.
Une situation politique qui a eu un autre effet : pour la première fois, en 2024, la Russie est devenue le premier investisseur du pays, déversant 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) – alors qu’elle n’avait jamais figuré parmi les trois leaders (autrefois Pays-Bas, États-Unis, Suisse). Moscou renforce sa présence dans des domaines stratégiques, tel l’uranium où se trouve la plus grande mine du monde, en construisant avec son fleuron Rosatom la toute première centrale nucléaire du pays. Le montant de l’investissement est colossal : 16,5 milliards de dollars (14,2 milliards d’euros), financés en partie par un important prêt russe, selon l'agence Reuters. L’accord a été annoncé jeudi 28 mai lors du Forum économique eurasiatique et de réunions de l’Union économique eurasiatique (UEEA), dirigée par la Russie.
Alors que les revenus des hydrocarbures (gaz, pétrole et mines d’uranium) pèsent 12 % du PIB kazakh, d’autres pays, telle la France, tentent d’y placer leurs multinationales, à l’image des groupes Orano et EDF, en lice pour ces appels d’offres.
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Dans le sud du pays, à Baïkonour, le Kremlin a, certes, réduit sa présence, mais il exploite encore le site spatial historique jusqu’en 2050.
La peur du « scénario ukrainien »
L'influence est telle qu’une autre réalité économique s’impose dans cette démocratie classée autoritaire, ex-possession de l’empire russe, et la dernière à avoir déclaré son indépendance de l’URSS en 1991 : « le scénario ukrainien est dans un coin de tête de nombreux Kazakhs », décrit Vera Grantseva, politologue russe spécialiste de la région.
Les autres voisins ne viennent pas encore contrebalancer la mainmise. En tant que plateforme de réexportation, Astana récolte certes les fruits de sa situation, entre Chine, Turquie et Moyen-Orient, avec, par exemple, des revenus sur l’activité transports et entreposage, en hausse de 20 % en 2025. La Chine à l’est est aussi son premier partenaire commercial. Mais son rôle dans l’activité de transit est « plus marginal ».
« Ce n’est pas un acteur qui peut influencer la politique intérieure du pays, comme Poutine, qui a sauvé le régime de Kassym-Jomart Tokaïev lors des émeutes de 2022. La Russie essaie de garder le contrôle sur ce pays », estime Vera Grantseva.
Alors que la corruption y est encore omniprésente, classé seulement 96e sur 182 selon Transparency International, le Kazakhstan tente de s’ouvrir à de nouveaux secteurs pour éponger son déficit, alourdi par la contraction de ses revenus pétroliers.
Logistique de contournement
Cela passe par exemple par la finance numérique. Mais là aussi, l’influence russe n’est pas loin. Bien que les banques kazakhstanaises aient officiellement cessé d’utiliser le système de paiement russe SPFS (Financial Messaging System of the Bank of Russia) en 2024, sous pression occidentale, les flux financiers se poursuivent par des canaux plus fragmentés. « La législation kazakhe actuelle et le régime de régulation tendent plutôt à ne pas bloquer, mais à permettre le passage des flux financiers vers la Russie, à condition qu’il ne s’agisse pas de personnes, de banques ou d’opérations explicitement visées par des sanctions », explique Rakhimbek Abdrakhmanov, économiste kazakh.
« Après 2022, le Kazakhstan est devenu de facto un centre névralgique monétaire et de transit pour la Russie, la libre convertibilité du rouble, l’enregistrement d’entreprises et les règlements via le système bancaire local ayant fortement accru son rôle dans la logistique financière de contournement », ajoute le chercheur.
Une logique que pourrait exploiter, par exemple, son géant de la finance et de la tech, Freedom Holding Corp. fondé par un milliardaire d'origine russe et implanté à Almaty, selon l’expert. Entre 2021 et 2024, avec un pic d’affluence en 2022 de Russes s’installant dans le pays, le nombre d’entreprises russes est ainsi passé de 7 500 à 23 600, selon les chiffres du commerce.
Devenir incontournable sur les réseaux numériques passe aussi par l’infrastructure. Grand comme cinq fois la France, le pays investit dans son « projet de route transcaspienne », une nouvelle autoroute pour la fibre optique pour que 92 % des villages d’ici à 2027 y soient reliés », promet le ministère du Numérique et de l’IA. Moins officiellement, il s’agit de faire du Kazakhstan un pont numérique entre Europe et Asie et de réduire sa dépendance à la Russie pour le transit de données.
« Ni le modèle russe, ni chinois, ni américain. Le Kazakhstan veut rester au milieu », assure l’entrepreneur français Nicolas Sadirac, qui y a ouvert la « Tomorrow School » à Astana, sur le modèle de l’école 42 qu’il a cofondée en France.
Le Kazakhstan, terre des nomades, veut attirer désormais ceux du numérique. Pour l’heure, la part de cette économie dans le PIB reste toutefois trois fois moins importante que celle des hydrocarbures. « Le pays est jeune et en voie de développement », rappelle Nicolas Sadirac.
Retrouvez dimanche l'enquête « l'Internet made in Kazakhstan », dans La Tribune Dimanche, et lundi 1er juin, la suite de la série sur latribune.fr.