OPINION. « Asie Centrale, désenclavement géopolitique par la technologie »
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Gérard Vespierre
Valérie Semensatis
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Gérard Vespierre
Valérie Semensatis
Par Gérard Vespierre (*)
Le cœur de notre continent eurasiatique fait face à la convergence de trois dynamiques de très grande intensité. À l’ouest, la Russie ne peut accepter de s’éloigner politiquement et économiquement de territoires qui, il y a une trentaine d’années, étaient encore sous son total contrôle. Mais elle est maintenant fortement impliquée sur sa frontière occidentale, et elle ne représente plus que 145 millions d’habitants. À l’est, la Chine, au cours de cette même période, a connu un incroyable développement économique, et géopolitique. Même en décroissance démographique, ses 1,4 milliard d’habitants créent une irrésistible force d’attraction économique. Son regard stratégique et logistique vers l’Europe passe obligatoirement par cette région. Enfin le monde occidental, Amérique et Union européenne ont tourné leurs regards vers cette plaque centrale, ses richesses énergétiques, et sa position par rapport à la Russie, depuis la chute de l’URSS.
La guerre en Ukraine constitue un facteur d’accélération de toute part. La stratégie agressive de Moscou crée plus de prudence de la part des 5 pays concernés, vis-à-vis du Kremlin, et accroît leur intérêt vers la construction d’autres partenariats de développement, voire de niveau stratégique. Les pays européens dans l’obligation de revoir leur stratégie d’approvisionnement en hydrocarbures et un uranium ont nécessairement besoin d’accroître leurs échanges avec l’Asie Centrale. Enfin Pékin profite également de cette Russie séparée de ses territoires d’Asie centrale, et occupée à l’ouest. Elle a ainsi créé des réunions régionales avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, et le Turkménistan, sans la participation de Moscou. La géopolitique de l’Asie centrale au XXIe siècle ne sera pas celle du XXe. Les nouvelles routes de la Soie, Belt and Road Initiative, selon la formulation chinoise, apporteront leurs contributions à cette profonde évolution.
L’Asie centrale représente une source d’approvisionnement énergétique bien établie. Le Kazakhstan, premier producteur d’uranium mondial, se classe au 12e rang mondial des exportateurs de pétrole, le Turkménistan possède les 4e plus grandes réserves de gaz au monde, et l’Ouzbékistan est le 5e producteur mondial d’uranium tout en étant un exportateur de gaz.
Mais dans le cadre de leur politique de développement environnemental, et afin de respecter les accords internationaux sur la réduction des gaz à effet de serre, les pays d’Asie Centrale ont élaboré des programmes de diversification de production énergétique, mettant en avant principalement, le solaire, l’éolien, et l’hydraulique.
Dans ce dernier domaine, le Tadjikistan produit déjà plus de 90 % de ses besoins en électricité grâce à son réseau de barrages hydro-électriques.
L’Ouzbékistan s’est fixé de produire 25 % de ses besoins électriques à partir d’énergies renouvelables pour 2030, avec deux projets phares, la centrale solaire de Nur Navoi (100 MW) déjà inaugurée, et le parc éolien de Zarafshan (500 MW) en partenariat avec le groupe émirati Masdar, un des leaders mondiaux du domaine, qui sort de la zone du Moyen-Orient.
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Le Kazakhstan, qui représente plus de 25 % de la population de la région, déploie un programme extrêmement amitieux dans les énergies renouvelables. En 2024, huit nouvelles installations ont été mises en place (163 MW) dont 5 centrales solaires et 8 éoliennes. En 2025, neuf projets supplémentaires sont en cours représentant 455 MW. Le pays compte désormais 153 installations d’énergie renouvelable. L’objectif est d’atteindre 15 % d’électricité renouvelable pour 2030, et 50 % en 2050, avec une majorité en technologie solaire, le centre et le sud du pays bénéficiant de conditions favorables. Cinq groupes mondiaux dans le domaine construiront chacun une centrale de 1 GW. Le Kazakhstan matérialise ainsi sa volonté de diversification énergétique, et démontre l’importance qu’il accorde aux nouvelles technologies dans son développement économique.
Ce cap stratégique technologique ne se limite pas à l’énergie, et va irriguer toute la structure de développement du pays, donnant aussi une impulsion régionale.
Le renouveau de son infrastructure énergétique doit aussi permettre au Kazakhstan de concrétiser ses ambitions dans les domaines de l’intelligence artificielle, et du numérique, très consommateurs d’énergie. Des projets structurants ont débuté et la volonté politique du gouvernement est indiscutable. Concrètement, le pays s’est doté le 8 septembre 2025 d’un ministère de l’IA et du développement numérique, avec un dirigeant doté du rang de vice-premier ministre.
Le pays vise à transformer complètement son économie et ses services publics autour de trois initiatives structurantes : adoption d’un code numérique pour encadrer les plateformes et le big data, le programme Digital Quazaqstan regroupant au niveau national tous les projets IA, enfin la création d’une nouvelle ville Alatau City, près d’Almaty, dédiée à l’innovation et aux technologies.
Financièrement, la National Investment Corporation, gérant 3,4 milliards de dollars issus du fonds pétrolier du pays, investira cette année 50 millions de dollars dans des fonds d’infrastructure IA. Technologiquement, le supercalculateur le plus puissant d’Asie sera mis en place à Alem AI, hub international dédié à l’Intelligence artificielle, à Astana.
L’IA fait intégralement partie de ces nouveaux et puissants facteurs de changement des organisations, sociétés industrielles, financières, de services, et des gouvernements. La faire fonctionner à grande échelle, demande une énergie durable et abondante, et des partenaires industriels internationaux.
Les enjeux sont donc à la fois technologiques, géopolitiques, environnementaux, économiques et sociaux. C’est la raison pour laquelle, lors de l’Astana Think Tank Forum (organisé par le Kazakhstan Institute of Strategic Studies le 15 et 16 octobre), qui réunissant experts et analystes issus des principales organisations mondiales d’analyse prospective, les conséquences de ces évolutions seront au cœur des discussions.
La préoccupation principale du Kazakhstan et des autres pays d’Asie Centrale évoqués dans ce symposium, consiste à mettre en place une modernisation économique accélérée, en réalisant un difficile équilibre entre stratégies d’investissement productifs, infrastructures nouvelles, et programmes éducatifs appropriés.
La dynamique en cours se trouve à la fois compliquée et accélérée par l’arrivée des technologies d’IA. Cette dernière aura donc un rôle de première importance dans l’évolution des pays d’Asie centrale et dans la géopolitique globale de la région, à travers les choix d’investisseurs et de partenaires technologiques.
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(*) Analyste géopolitique, diplômé de l’ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA finances Dauphine PSL, fondateur du Média web www.le-monde-decrypte.com chroniqueur IDFM 98.0
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