Où commence le scénario catastrophe au Moyen-Orient ? Les réponses de quatre économistes

De gauche à droite : Florence Pisani (Candriam), Anne-Sophie Alsif (BDO), Christopher Dembik (Pictet AM) et Patrice Geoffron (université Paris-Dauphine).
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De gauche à droite : Florence Pisani (Candriam), Anne-Sophie Alsif (BDO), Christopher Dembik (Pictet AM) et Patrice Geoffron (université Paris-Dauphine).
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Une chute brutale des marchés d'actions signalerait que les investisseurs n'anticipent plus un choc passager mais une dégradation durable de la croissance.
La révision de la croissance mondiale de plus de 0,5 point par le FMI en avril 2026 acterait officiellement le caractère structurel de la crise.
L'épuisement des stocks d'engrais et la hausse de leurs prix (déjà + 25 %) font craindre une contagion inflationniste massive aux produits alimentaires.
« La guerre sera longue », « Elle va tout changer », « On change de paradigme économique »… Les analyses se multiplient depuis près de trois semaines pour tenter de cerner les conséquences du conflit dans le Golfe sur l'économie mondiale. Mais à partir de quand les conséquences seront-elles lourdes ? Sur la base de quelles données ? Et surtout, selon quels seuils critiques ?
Pour sortir des prophéties vagues, La Tribune a interrogé des économistes et analystes de premier plan : Christopher Dembik (Pictet AM), Patrice Geoffron (université Paris-Dauphine), Anne-Sophie Alsif (BDO) et Florence Pisani (Candriam). L'objectif est d'identifier les points de rupture précis qui marquent le passage d'une crise gérable à un basculement profond.
À partir de quand estimez-vous que nous basculons d'un « choc temporaire » à un « choc long » modifiant structurellement les prévisions de croissance ?
Christopher Dembik. Tant que les marchés des actions résistent, on peut considérer que nous sommes face à un choc temporaire. C’est d’ailleurs ce que les investisseurs pensent. Ils ont un peu augmenté leur part de liquidités mais nous n’observons pas de fuite des actifs risqués. En revanche, si les actions chutent lourdement, ce sera le signe que nous passons à une guerre longue qui va entraîner des perturbations de long terme au niveau de la croissance et de l'inflation. À titre de référence, il a fallu cinq semaines pour que les marchés des actions s’effondrent dans la foulée de la guerre en Ukraine. Tout le monde pensait au départ que ce serait un choc passager. Finalement, il a entraîné des répercussions durables et conduit à une hausse brutale des taux directeurs.
Patrice Geoffron. Le passage du choc temporaire à l'impact structurel ne se mesure pas à une date fixe, mais à l'accumulation de seuils franchis simultanément. Le premier point critique se situe en semaines quatre à six, soit fin mars ou début avril : si le détroit reste fermé et que QatarEnergy ne reprend pas sa production, les banques centrales ne peuvent plus traiter le choc comme transitoire. Le deuxième jalon décisif sera le World Economic Outlook du FMI d'avril 2026. Si ce rapport révise la croissance mondiale de plus de 0,5 point à la baisse en raison du conflit, le choc est officiellement intégré comme structurel dans les modèles institutionnels.
Anne-Sophie Alsif. Nous basculons dans une guerre longue à partir de la fin du mois d’avril 2026. En effet, si le détroit d’Ormuz reste bloqué et que les attaques sur les centres financiers et les hydrocarbures s’intensifient, l’impact de la guerre deviendra macroéconomique et global. Le taux d’inflation va croître, les banques centrales pourraient intervenir et les perspectives de croissance seront massivement revues à la baisse. La clé pour évaluer l’impact macroéconomique de la guerre est sa durée au-delà du mois d’avril et son déploiement sur un nombre croissant de pays.
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Florence Pisani. La question n’est plus seulement celle de la durée de la guerre, mais aussi celle de l’ampleur des dégâts sur les infrastructures énergétiques, dont va dépendre la normalisation de la production de pétrole comme de gaz naturel. Deux types de chocs peuvent conduire à réviser sensiblement les perspectives de l’économie mondiale : un choc similaire à celui que l’on a observé pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, qui pousserait le prix du baril vers 125 dollars pendant quelques mois, disons jusqu’à la fin de l’été ; un choc de type embargo de 1973, avec le risque d’une pénurie physique de pétrole qui pousserait le prix du baril durablement au-delà de 180 dollars. Ce parallèle avec des épisodes passés n’a qu’une valeur illustrative. L’Iran n’est pas l’Irak, et le blocage du détroit d’Ormuz n’est pas de même nature que l’embargo pétrolier de 1973 : à plusieurs égards, l’Iran et Ormuz sont bien plus systémiques ! Bien sûr, nous avons tiré au moins une leçon depuis le premier choc pétrolier : les 32 pays membres de l’AIE mais aussi la Chine disposent de réserves qui peuvent permettre de gagner un peu de temps. On ne peut toutefois pas écarter aujourd’hui un scénario beaucoup plus dangereux : 20 % de la production mondiale de pétrole et 20 % du commerce de GNL passent par Ormuz. Nous ne pouvons pas compenser un manque durable de 16 millions de barils par jour. Si le blocage dure trop longtemps ou si les dommages sur les infrastructures sont importants, nos économies vont manquer physiquement de pétrole et la récession sera profonde.
Quels sont à vos yeux les prix des matières premières qui marquent le passage d'une crise « gérable » à une notion de crise « profonde » ?
Christopher Dembik. Un prix spot du baril de pétrole proche de 100 dollars sur plusieurs mois qui s’accompagne en plus d’une dislocation du marché des matières premières - par exemple, en Asie, le pétrole monte jusqu’à 150 dollars - serait le pire des scénarios et induirait immanquablement une reprise de l’inflation. Il faut également surveiller de près la hausse des engrais qui a été d’environ 20 à 25 % depuis le début du conflit et qui va impacter négativement les prix alimentaires. S’il n’y a pas de reflux, évidemment, cela va affecter les prix.
Patrice Geoffron. En dessous de 90 dollars le baril, le choc reste absorbable. Entre 120 et 150 dollars le baril, on entre en zone de destruction de la demande industrielle et de stagflation. Au-delà de 150 dollars le baril, la crise de production mondiale devient comparable aux chocs de 1979-1980. Sur le gaz, en dessous de 60 euros par mégawattheure, la situation reste gérable, contre 33 euros avant le conflit. Entre 60 et 100 euros par mégawattheure, la compétitivité industrielle européenne est sévèrement dégradée. Au-delà de 120 euros par mégawattheure, le risque de désindustrialisation accélérée en Europe devient réel.
Anne-Sophie Alsif. C’est le risque géopolitique et le blocage du détroit d’Ormuz qui génèrent la hausse du prix du baril. Si la guerre s’étend, les marchés intégreront l’impact macroéconomique et le prix du baril pourrait s’envoler à plus de 150 dollars. On bascule, dans ce cas, à une crise mondiale. En Europe, il faudrait que le taux d’inflation repasse bien au-dessus des 2 %. Le risque en Europe est celui d’une stagflation de l’économie.
Combien de temps faudra-t-il pour revenir à une forme de normalité ?
Christopher Dembik. Si le conflit dure jusqu’à mi-avril, nous pourrions avoir assez rapidement un retour à une forme de normalité. La hausse des prix de l’énergie et des engrais, qui a été importante, pourrait être en grande partie absorbée par les producteurs avec un impact faible sur le consommateur final. C’est le scénario idéal.
Patrice Geoffron. En cas de conflit court (moins de trois mois) avec réouverture rapide d'Ormuz, le retour à la normalité énergétique prendra six mois, avec un impact sur le PIB mondial limité à -0,2/-0,4 % — le parallèle avec la guerre du Golfe de 1990 est pertinent. En cas de conflit prolongé de trois à douze mois avec routes alternatives progressivement activées, la normalisation demandera de douze à dix-huit mois. Il est difficile d’imaginer un conflit au-delà, notamment parce que l'intérêt politique de Donald Trump réside dans une guerre courte. Sa base électorale est directement exposée à la hausse du carburant. De plus, les contrats à terme ne reflètent pas encore un choc prolongé, signe que les marchés jouent encore le scénario court.
Anne-Sophie Alsif. Cela n’est pas possible à dire. Même si les États-Unis souhaitent un conflit court et se retirent, les attaques entre Israël et l’Iran pourraient continuer sur les sites d’hydrocarbures et les centres financiers. De fait, le conflit perdurerait avec d’importantes conséquences économiques.
Florence Pisani. Il est très difficile de répondre. D’abord, on découvre chaque jour combien les chaînes de production mondiales sont imbriquées : le blocage du détroit d’Ormuz ne perturbe pas seulement le marché de l’énergie, les prix de l’aluminium, ceux du carburant d’aviation se sont également envolés, on commence aussi à manquer d’engrais, de soufre, de naphta… et des usines pétrochimiques sont déjà à l’arrêt dans certains pays. Ensuite, même si le calme revenait dès demain, il faudrait sans doute plusieurs semaines pour retrouver les niveaux de production d’avant le 28 février. D’autant que des infrastructures énergétiques commencent à être endommagées : prévoir combien seront en état de fonctionner est impossible. Surtout, rien ne garantit que même si le conflit militaire s’arrêtait rapidement, la sécurité dans le détroit d'Ormuz serait suffisante pour que les navires y circulent à nouveau comme avant. Une instabilité dans la région pourrait faire durablement monter la prime de risque sur le pétrole.
Quels signaux, selon vous, prouvent que la crise redessine déjà la carte des échanges commerciaux ?
Christopher Dembik. Pour l’instant, il est difficile de trouver des routes commerciales alternatives. Le pétrole peut passer par l’oléoduc Est-Ouest d’Arabie saoudite mais ses capacités sont limitées. Pour les engrais et en particulier l’urée qui sont dépendants de la voie de passage du détroit d’Ormuz, il n’existe pas d’autre voie commerciale. En revanche, ce qui se passe actuellement montre l’importance de contrôler les nœuds de passage du commerce mondial. D’une certaine manière, la crise valide la stratégie américaine de mise sous contrôle des routes commerciales.
Patrice Geoffron. Le premier signal serait la signature de contrats GNL à long terme alternatifs au Qatar (États-Unis, Mozambique, Azerbaïdjan, Australie) : les cycles d'investissement dans le GNL étant de cinq à sept ans, toute décision engagée maintenant est structurante pour au moins une décennie. Le deuxième signal serait la redirection durable des flux pétroliers du Golfe vers le cap de Bonne-Espérance génératrice d'un surcoût logistique permanent estimé à 10 ou 15 dollars le baril. Le troisième signal serait l'accélération du nearshoring industriel. Enfin, toute accélération des discussions sur la dédollarisation partielle des échanges pétroliers de la part de l'Arabie saoudite ou des EAU constituerait le signal le plus définitif.
Anne-Sophie Alsif. Les signaux concernent l’architecture du commerce international et les alliances économiques stratégiques. Ce phénomène a commencé il y a quinze ans à travers la régionalisation des chaînes d’approvisionnement énergétique notamment aux États-Unis et le développement des souverainetés à travers la hausse du protectionnisme. C’est un phénomène ancien qui se traduit aujourd’hui à travers les conflits. La « régionalisation » des chaînes d’approvisionnement est le meilleur exemple. Cette tendance va s’accélérer.
Quels sont les indicateurs que vous suivez actuellement avec attention pour infirmer ou confirmer un scénario ?
Christopher Dembik. Le cours de l’énergie et des engrais, évidemment. Plus original, la masse monétaire M3 dans les pays du Conseil de coopération du Golfe. Dans des conditions normales, c’est le principal indicateur de la manière dont la richesse pétrolière entre dans l’économie domestique.
Patrice Geoffron. En temps réel, le trafic AIS dans le détroit d'Ormuz est le baromètre le plus immédiat. Les prix à terme GNL/TTF sur les contrats M + 3 et M + 6 sont tout aussi essentiels : si le spread comptant/à terme s'élargit, la guerre longue est intégrée dans les anticipations. Les niveaux de stockage gazier européen sont le troisième indicateur d'urgence — un stockage qui ne se reconstitue pas avant juillet 2026 signale une contrainte d'approvisionnement durable.
Anne-Sophie Alsif. Nous regardons avec mon équipe l’évolution des prix du baril du pétrole, du gaz ainsi que les indices boursiers et les flux commerciaux.
Florence Pisani. Les indicateurs de confiance des ménages comme des entreprises mais aussi le comportement des marchés financiers – de la Bourse en particulier. En Europe, comment les consommateurs vont-ils réagir si les prix à la pompe continuent de monter ? Quant aux entreprises, confrontées à la hausse des droits de douane américains et à une concurrence chinoise exacerbée, ne risquent-elles pas de reporter leurs projets d’investissement ? Pour les États-Unis, le niveau de la Bourse jouera un rôle important : la consommation est soutenue par celle des ménages les plus aisés, sensibles aux fluctuations boursières. Si la bourse américaine baisse fortement, le ralentissement de la consommation des plus riches s’ajoutera aux difficultés des plus fragiles. On peut facilement basculer d’un régime de faibles créations nettes d’emplois à un régime de destructions d’emplois.
Qui sont les experts interrogés ?
Christopher Dembik : conseiller économique chez Pictet Asset Management. Spécialiste de l'analyse macroéconomique mondiale et des politiques monétaires, il observe les mouvements de capitaux et les réactions des marchés financiers.
Patrice Geoffron : professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine. Membre du Cercle des économistes, il est l'un des meilleurs experts français des questions énergétiques et de la transition bas-carbone.
Anne-Sophie Alsif : cheffe économiste chez BDO France et professeure à la Sorbonne. Elle conseille les entreprises sur les risques macroéconomiques et les dynamiques du commerce international.
Florence Pisani : directrice de la recherche économique chez Candriam. Elle analyse les cycles économiques et les interactions entre les indicateurs de confiance et la santé des marchés d'actions.
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