« À ce jour, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies », a affirmé Fatih Birol au National Press Club à Canberra, faisant référence aux crises des années 1970. « À l’époque, pour...
REUTERS - Yves Herman
Choc d'offre ou pénurie énergétique : la bataille des mots pour masquer la crise
Alerter sans paniquer : c’est l’équilibrisme actuel des sommets de l’État et de l’industrie. Si la technique parle de « choc d'offre », la politique redoute l'image des files d'attente. Analyse d'un glissement rhétorique où le lexique devient un outil de gestion des stocks autant que de la psychologie des foules.
Le monde ne manque pas encore d’essence ; il manque encore moins de mots pour dire la crise qui vient. En quelques semaines, Fatih Birol, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie, a annoncé un «choc d’offre» sur les hydrocarbures, Patrick Pouyanné, le patron de TotalEnergies, a évoqué une possible «ère de pénurie énergétique», tandis qu’Emmanuel Macron a assuré qu’«à ce stade» aucune pénurie n’était à envisager en France, mais que son ministre de l’Économie Roland Lescure parlait d’un « nouveau choc pétrolier », avant de regretter l’expression. Quatre diagnostics, divergents en apparence, une même réalité : des flux d’approvisionnement gravement perturbés, des prix qui montent, et une bataille pour nommer la situation — chacun dans la langue de son rôle, chacun recadré dès qu’il en sort.
Le mot qui rassure
Un « choc d’offre », c'est une dégradation brutale des conditions de production ou d’approvisionnement : routes bloquées, coûts qui flambent, capacités réduites, stocks absorbés... Le produit est encore disponible, mais il circule moins bien, moins vite, ou à un prix bien plus élevé ; le rationnement commence alors souvent par le portefeuille.
Le mot « pénurie », lui, appartient à un autre imaginaire. Il évoque la pompe à sec, la file d’attente, le manque visible, la scène de crise que chacun comprend immédiatement. C’est précisément pour cela que « choc d’offre » plaît tant aux dirigeants : l’expression est techniquement solide, mais politiquement plus feutrée.
Fatih Birol : dramatiser sans localiser
Le 23 mars 2026, au National Press Club de Canberra, Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, avertit que le monde pourrait connaître sa pire crise de l’énergie depuis des décennies. Il parle à l’échelle du système : flux mondiaux, ampleur historique, comparaison implicite avec les grands chocs pétroliers, auxquels son « choc d’offre » fait écho.
Il dramatise ainsi fortement la situation, mais il ne dit pas « demain, plus une goutte à la pompe ». Il parle comme parle une institution — en termes de perturbation mondiale de l’approvisionnement, pas de scène de chaos localisé. C’est la langue de son mandat : cadrer le risque systémique, alerter les États, sans se prononcer sur l’état du réservoir du coin de la rue.
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Patrick Pouyanné : le futur conditionnel de la pénurie
Le 24 avril 2026, lors de la World Policy Conference de l’Ifri à Chantilly, Patrick Pouyanné fait un pas de plus vers le mot qui inquiète. Il déclare que si le blocage d’Ormuz « perdure encore deux ou trois mois », nous entrerons dans une « ère de pénurie énergétique », tout en précisant aussitôt que « la pénurie n’est pas encore présente dans le bassin atlantique », mais en Asie.
Tout est dans ce balancement. Le patron de TotalEnergies emploie le terme qui fâche, mais au conditionnel, dans un futur proche et sous réserve de durée ; il alerte sans acter, il frappe sans endosser entièrement l’annonce. Son discours revient en fait à dire : la situation actuelle relève encore d'une potentialité technique, mais si elle dure, elle basculera dans la pénurie visible. Il parle dans le cadre de son rôle : celui d’un industriel qui doit signaler les risques pour ses flux et ses marchés.
Emmanuel Macron et Roland Lescure : pas de pénurie, un « choc » soigneusement circonscrit
Le 25 avril 2026, à Athènes, Emmanuel Macron corrige Patrick Pouyanné. Il affirme que « la situation ne nous fait envisager aucune pénurie » et ajoute que « bien souvent, la pénurie, on la crée par ces comportements de panique eux-mêmes ».
Quelques jours plus tôt, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, son ministre de l’Économie Roland Lescure avait pourtant parlé d’un « nouveau choc pétrolier », convoque immédiatement le souvenir de 1973 et de 1979 — avant de préciser, dès le lendemain, que ce choc visait la situation internationale « et en aucun cas la situation française ».
Sur France Inter, le 28 avril, il alla même jusqu’à juger que Patrick Pouyanné n’était « plus tout à fait dans son rôle quand il inquiète avec la menace d’éventuelles pénuries », tout en assurant que la France dispose de « mois devant elle » et « d’énormément de réserves », et qu’il n’y a « pas d’inquiétude » sur une pénurie de carburants à ce stade.
D’un côté, donc, un « choc pétrolier » qui renvoie à la fin de l'abondance des Trente glorieuses ; de l’autre, la certitude affichée qu’il n’y a « aucun problème d’approvisionnement » pour la France, seulement des « manques ponctuels » traités par la libération de quelques centaines de milliers de barils issus des stocks stratégiques. La présidence et son ministre parlent la langue de leur rôle : tenir le récit national, éviter la panique, recadrer l’industriel quand sa parole déborde vers le registre de la peur.
Le lexique des mauvaises nouvelles
Cette séquence dit quelque chose de plus large sur la langue économique et politique. On ne tranche pas, on « consolide » ; on ne licencie pas, on « ajuste » ; on n’appauvrit pas, on demande des « efforts » ; on n’annonce pas un manque, on décrit un « choc d’offre » ou un « choc pétrolier ».
Le principe est toujours le même, expliquent Corinne Grenouillet et Catherine Vuillermot dans La Langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale : formes sociales et littéraires (Formes et savoir, 2015) : remplacer un mot concret par un terme technique ; transformer une décision ou une contrainte sociale en phénomène abstrait ; déplacer la question de la responsabilité vers celle de l’adaptation.
Dans ce registre, « choc d’offre » et « choc pétrolier » sont des expressions presque parfaites. Elles ne sont pas fausses ; elles sont même, à ce stade, probablement plus justes que « pénurie » pour décrire la situation française. Mais elles ont aussi une fonction politique évidente : préparer à des prix plus hauts, à des arbitrages plus durs, à des renoncements très concrets, sans faire surgir trop tôt l’image de la station fermée.
Traduction simultanée
On pourrait résumer cette petite bataille des mots ainsi. L'AIE dit : « La crise est historique » ; Total dit : « Si cela dure, la pénurie deviendra concrète » ; l'Elysée dit : « N’aggravez pas le problème en vous comportant comme si elle était déjà là » et Bercy ajoute : « Il y a un choc pétrolier là‑bas, mais ici nous avons des stocks, des mois devant nous, et aucun problème d’approvisionnement », en reprochant au grand patron d’« inquiéter avec la menace d’éventuelles pénuries ».
Traduction en langage courant : il y a bien un choc d’offre, c’est-à-dire moins d’énergie accessible à bon prix ; la pénurie totale n’est pas encore là dans le bassin atlantique, mais elle n’est plus un mot extravagant ; et le pouvoir tente de gérer à la fois les stocks et les émotions, en rappelant chacun à son rôle quand ses mots débordent.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement de savoir si le mot juste est « choc d’offre » ou « pénurie », mais de voir comment, entre les deux, se glisse tout un art de faire accepter les ajustements pénibles avant même de les nommer.