Carburants : un été sous la menace du blocage d’Ormuz
latribune.fr
Des voitures passent devant le panneau indiquant les prix des carburants dans une station-service E.Leclerc affichant les tarifs de l'E10, du SP98, de l'E85, du gazole et du GPL à Mazères-Lezons, en Nouvelle-Aquitaine.
Photographer - Quentin Top / Hans Lucas via Reu - Quentin Top / Hans Lucas - Quentin Top
Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran, sur fond de guerre avec les États-Unis, fait planer un risque de pénurie de diesel et de kérosène en Europe. Entre alertes de TotalEnergies, messages rassurants de l’exécutif français et saison touristique qui approche, l’été 2026 s’annonce particulièrement tendu pour les automobilistes et les voyageurs.
« Nous avons désormais absorbé tout le surplus [des stocks]. Si la situation perdure encore deux ou trois mois, nous entrerons dans une ère de pénurie énergétique, comme celle que subissent déjà certains pays asiatiques, alertait le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, lors d'une intervention à la World Policy Conference organisée par l'Institut français des relations internationales (Ifri) à Chantilly, vendredi dernier. On ne peut pas se permettre de laisser 20 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz inaccessibles sans conséquences majeures. »
Le président de la République, Emmanuel Macron, a certes tempéré les avertissements alarmistes du patron de TotalEnergies. Il assure qu’« aujourd’hui, la situation ne nous fait envisager aucune pénurie », tout en mettant en garde contre les scénarios qui risquent de provoquer des « comportements de panique ». Depuis le début de la guerre, le gouvernement français multiplie les messages rassurants.
La France a « encore plus de trois mois de stocks [pétroliers] pour pallier d’éventuelles difficultés d’approvisionnement », a rappelé mardi la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon. Et pour l’heure, les chiffres semblent donner raison au président : seulement 4 % des stations-service françaises connaissent des ruptures sur au moins un carburant (essence ou gazole).
Pourquoi l’été concentre les inquiétudes
Mais dans l’esprit de Patrick Pouyanné, c’est surtout l’été qui inquiète. La période est traditionnellement rythmée par la « driving season » aux États-Unis et en Europe, la grande migration estivale sur les routes, et l’afflux dans les aéroports, qui font gonfler la demande de pétrole. Or, la guerre en Iran prive le monde de 11 millions de barils de pétrole par jour, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Concrètement, quand l’offre se raréfie, les grandes zones consommatrices – Asie et Europe – entrent en concurrence pour l’accès aux produits pétroliers et au gaz, comme ce fut le cas dans le sillage de la guerre en Ukraine en 2022. L’Europe pourrait devoir surenchérir à nouveau pour ne pas être à sec. « L’Asie fait des rationnements, se tourne vers le charbon et peut connaître par endroits des pénuries », tandis que « l’Europe surpaye très cher pour éviter les pénuries », observe un énergéticien sous couvert d’anonymat.
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Pour l’heure, l’Europe est donc surtout exposée à un choc de prix, mais la perspective d’un choc d’approvisionnement se rapproche à mesure que le conflit s’enlise. D’ores et déjà, « plusieurs éléments indiquent un risque de pénurie de diesel et de kérosène en Europe au fil de l’été, car les importations » depuis des sources clés au Moyen-Orient et en Asie « se sont réduites », confirme le spécialiste des matières premières Janiv Shah (Rystad Energy).
Le commissaire européen Dan Jorgensen a aussi estimé que l’Union européenne « s’approchait très rapidement » d’une potentielle crise d’approvisionnement, avec le risque d’un été marqué par « des billets d’avion plus chers et des annulations ». Ces propos renforcent l’idée que la saison estivale pourrait être particulièrement tendue pour les carburants routiers et aériens, au moment où les déplacements touristiques atteignent leur pic.
Pour les vacanciers, cette tension se traduira d’abord par des questions pratiques : pouvoir faire le plein pour les trajets sur autoroute en période de « grande migration estivale » et conserver des liaisons aériennes stables, alors même que la demande augmente et que le kérosène manque. Le scénario redouté par Bruxelles et les énergéticiens n’est pas seulement celui d’un carburant plus cher, mais celui d’un été où la disponibilité du gazole et du kérosène conditionnera directement la capacité à partir en vacances comme prévu.
Ce que cela peut changer pour un trajet vacances Pour un départ en voiture lors de la « driving season », le vacancier doit composer avec une demande de carburant en hausse alors que l’offre est contrainte par le blocage d’Ormuz. Cela signifie un risque de prix plus élevés sur les grands axes et, localement, de ruptures temporaires si les livraisons se tendent. Pour un trajet en avion, les avertissements sur le kérosène laissent entrevoir un été où le coût du billet et la stabilité du programme de vols dépendront directement de la capacité des compagnies à sécuriser leurs approvisionnements.
Stocks stratégiques et arsenal européen face à la crise
La France s’est déjà dite prête à libérer une partie de ses stocks stratégiques en cas de « problèmes de volume ». De son côté, l’Union européenne a dévoilé son arsenal pour affronter cette crise énergétique : surveillance renforcée de son approvisionnement en kérosène, volonté de « maximiser » la production de ses raffineries, « stratégie d’électrification » pour moins dépendre du pétrole et du gaz, et promotion de la sobriété énergétique, notamment par le télétravail et le covoiturage.
La réduction de la consommation constitue déjà un levier d’ajustement du marché. Selon une note de Saxo Bank, la hausse des prix et les pénuries ont déjà entraîné une « destruction de la demande estimée à 4 à 5 millions de barils par jour, soit environ 5 % de la demande mondiale, touchant principalement l’Asie ». Dans ce contexte, la capacité des États et des consommateurs européens à modérer leurs déplacements, y compris touristiques, pèsera sur l’ampleur des tensions observées au cœur de l’été.