De l'automobile aux métiers d'avenir : comment l'Europe réinvente la reconversion professionnelle
latribune.fr
L'Europe mise sur la formation pour transformer son industrie. La "garantie européenne des compétences" propose des reconversions anticipées pour les travailleurs "à risque de chômage", notamment dans l'automobile.
Lancée depuis Bruxelles avec 14,5 millions d’euros du Fonds social européen plus, la garantie européenne des compétences teste jusqu’en 2028 des parcours « job-to-job » pour environ 1 000 salariés de l’automobile dans dix pays, via microcertifications et postes ciblés dans l’énergie, la défense ou les services à la personne.
La décision est tombée depuis Bruxelles, le mercredi 15 juillet 2026, sous la forme d’un communiqué très technique sur la garantie européenne des compétences (european skills guarantee).Six projets pilotes, 14,5 millions d’euros mobilisés par le Fonds social européen plus, environ 1 000 salariés de l’automobile concernés dans dix pays. Objectif affiché : organiser des reconversions anticipées vers des secteurs jugés stratégiques, plutôt que de laisser les plans sociaux décider seuls du destin industriel du continent.
La Commission part d’un constat : la population active de l’Union européenne diminue, tandis que les pénuries de main-d’œuvre qualifiée bloquent des investissements. De plus, la double transition verte et numérique rend obsolètes des compétences entières dans l’industrie, en particulier dans l’automobile. Les documents de la stratégie Union des compétences détaillent une ambition : aider des travailleurs aujourd’hui en poste « dans des secteurs en déclin » à passer vers des « secteurs stratégiques en croissance », sans interruption de revenu et avec des formations sur le poste. La european skills guarantee se présente comme un nouvel outil pour « soutenir les travailleurs à risque de chômage » et fournir aux entreprises des secteurs porteurs la main-d’œuvre qualifiée dont elles manquent.
Dans cette architecture, la formation devient la pièce centrale de la politique industrielle européenne. La Commission a installé un haut-conseil européen des compétences (European skills high-level board), rassemblant prestataires d’enseignement, entreprises et partenaires sociaux, pour piloter ce qu’elle présente comme une « Union des compétences » à côté des grands instruments de financement. Les textes officiels soulignent qu’il ne s’agit plus de mises à niveau (upskilling) et de reconversions (reskilling) génériques, mais d’orienter les formations vers l’énergie, la défense, les services à la personne et les métiers de la transition, avec une attention particulière portée aux chaînes de valeur industrielles exposées.
Ce que la European Skills Guarantee change concrètement pour les travailleurs
La nouveauté de la garantie européenne des compétences tient dans sa logique de transition entre les emplois (job-to-job). La Commission précise que le dispositif vise des travailleurs encore en poste, mais « à risque de chômage », en leur proposant des parcours où un poste de destination est identifié dans une entreprise d’un secteur porteur avant même le début de la formation. Le schéma type prévoit un accompagnement individuel, une période de formations courtes, souvent sous forme de microcertifications, puis une phase de travail en conditions réelles dans la nouvelle entreprise, avec maintien d’une grande partie du revenu pendant la transition.
Les microcertifications jouent un rôle clé dans ce dispositif. Elles doivent permettre de valider rapidement des compétences acquises formellement ou informellement, en les rendant visibles et transférables entre secteurs. La Commission renvoie pour cela aux partenariats en matière de compétences pour la reconversion professionnelle des adultes (Sparks), censés réunir entreprises, organismes de formation et partenaires sociaux pour coconcevoir des modules utiles à l’industrie locale. L’idée est de sortir d’un système où les formations sont conçues à distance des besoins productifs, au profit d’une boucle courte entre usines, centres de formation et autorités publiques.
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Les six projets pilotes : laboratoire des reconversions de l’automobile
Les six projets lancés ce 15 juillet servent de test grandeur nature. D’après la Commission, ils couvrent dix États membres avec un ciblage prioritaire sur les travailleurs de l’automobile et de leur chaîne d’approvisionnement. L'appel à projets « Piloting a Skills Guarantee for Workers in Transition » montre que chaque consortium associe constructeurs, sous-traitants, services publics de l’emploi et organismes de formation. L’enveloppe globale de 14,5 millions d’euros doit financer des reconversions individuelles et des cas concrets pour les entreprises qui acceptent d’embaucher des salariés issus de secteurs déclinants.
Les approches varient : certains projets misent sur un accompagnement très individualisé des salariés encore en poste, avec cartographie fine des compétences et des risques sur les chaînes d’approvisionnement ; d’autres ciblent directement des secteurs de destination comme l’énergie et les services à la personne, décrits par la Commission comme des secteurs « stratégiques et en croissance ». Un troisième type de pilote privilégie la logique de l’offre d’emploi prioritaire : les postes disponibles sont identifiés chez les employeurs, puis les salariés de l’automobile sont profilés et formés pour les occuper. Dans tous les cas, les expérimentations sont limitées dans le temps, jusqu’à l’été 2028, et présentées comme une étape avant une montée en puissance via un futur fonds européen pour la compétitivité entre 2028 et 2034.
France : un décalage possible
En France, le programme « compétences et métiers d’avenir » (CMA), les investissements de France 2030 pour les filières stratégiques, les appels à projets régionaux sur les « transitions décarbonées » et l’industrie bas carbone, ou encore les mécanismes de Transitions Pro, organisent déjà des reconversions vers l’hydrogène, les batteries, le ferroviaire ou la santé. Plusieurs vagues de projets CMA ont été sélectionnées dans les académies et les régions pour anticiper les besoins dans l’industrie et les services.
L’Union des compétences de l’UE est susceptible, dès lors, de créer un décalage de temporalité et de gouvernance. Les outils tricolores restent largement nationaux, construits autour d’appels à projets et de plans sectoriels, quand la garantie européenne des compétences vise à structurer des trajectoires transnationales et une mutualisation partielle des financements. À terme, cela pourrait peser sur la manière dont la France pilote ses reconversions industrielles et ses budgets de formation continue.