Acier : entre surcapacités chinoises et barrières américaines, la sidérurgie européenne sous pression
latribune.fr
Les excédents mondiaux en acier, estimés à 640 millions de tonnes en 2025, devraient atteindre 745 millions de tonnes d'ici 2028.
TS - REUTERS - Thilo Schmuelgen
Sous la double pression des surcapacités chinoises et des surtaxes américaines, la sidérurgie européenne s'enfonce dans une crise durable qui menace désormais ses capacités de production et ses emplois.
La crise de l’acier n’en finit plus de s’aggraver. Coincée entre les surcapacités massives de la Chine, qui continue d’inonder les marchés mondiaux à bas prix, et le durcissement protectionniste des États-Unis, la sidérurgie européenne voit se refermer l’étau. Les derniers constats de l’OCDE et des industriels européens dressent le portrait d’un secteur confronté à des déséquilibres structurels qui menacent sa rentabilité, voire son avenir industriel.
« La capacité mondiale de production n’a cessé de croître tandis que la demande s’est contractée, faisant chuter le taux d’utilisation des capacités bien en deçà des niveaux viables », résume l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans son rapport annuel publié jeudi.
Matériau essentiel à la construction, à l’industrie manufacturière ou encore à la production d’énergie, l’acier subit depuis plusieurs années un décalage croissant entre l’offre et la demande. L’organisation internationale prévoit une hausse limitée de la demande mondiale de seulement 0,9 % par an jusqu’en 2030. Une progression déjà modeste, à laquelle viennent s’ajouter de nouvelles incertitudes géopolitiques. « Le conflit au Moyen-Orient, la hausse des prix de l’énergie et les perturbations des chaînes d’approvisionnement » viennent ainsi « ajouter des pressions supplémentaires » sur les perspectives du secteur, souligne l’OCDE.
Le poids des subventions chinoises
Face à cette demande atone, les capacités de production continuent pourtant de gonfler. Les excédents mondiaux, estimés à 640 millions de tonnes en 2025, devraient atteindre 745 millions de tonnes d’ici 2028. Une grande partie de cette surproduction provient de la Chine, qui représente désormais près de 52 % de la production mondiale d’acier.
Pour l’OCDE, l’origine du problème est clairement identifiée. Pékin soutient massivement ses industriels à travers des aides directes, des avantages fiscaux et des financements publics bonifiés. Dans la sidérurgie, « l’aciériste chinois médian percevait, rapporté à la taille de ses actifs, 15 fois plus de subventions que le producteur médian ailleurs » en 2024. Ces soutiens permettent aux producteurs chinois d’exporter à des prix particulièrement compétitifs. Résultat : les exportations d’acier du pays ont atteint un niveau record de 131 millions de tonnes en 2025.
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Selon l’OCDE, cette situation compromet « la viabilité des industries sidérurgiques soumises aux mécanismes de marché dans le monde entier ». Malgré la multiplication des mesures antidumping et des mécanismes compensatoires, les autorités peinent à enrayer efficacement ces flux.
Le marché américain se ferme
À cette concurrence venue d’Asie s’ajoute un autre front pour les industriels européens : les États-Unis. Il y a un an, Donald Trump décidait de relever de 25 % à 50 % les droits de douane appliqués aux importations d’acier. Une mesure dont les conséquences se font désormais pleinement sentir.
Selon Eurofer, l’organisation représentant les producteurs européens, les exportations vers le marché américain ont chuté de 34 % en douze mois. Cela représente près d’un million de tonnes d’acier en moins expédiées outre-Atlantique. Le coût économique est considérable. Cette baisse correspond à une perte « qui peut être estimée entre 1 et 1,5 milliard d’euros », explique Axel Eggert, directeur général d’Eurofer.
Les industriels dénoncent surtout l’absence de progrès dans les discussions engagées entre Bruxelles et Washington. « L’UE a convenu avec les Etats-Unis l’année passée qu’on allait se mettre ensemble et trouver une solution concernant les produits sidérurgiques, de deux façons : des contingents d’importation sans droits de douane et une solution commune contre les surcapacités mondiales. Mais depuis, rien n’a bougé », déplore-t-il.
Restructurations
Pour les producteurs européens, la situation est d’autant plus frustrante que l’Union européenne a, de son côté, commencé à lever certaines barrières commerciales sur les produits américains. L’acier demeure pourtant l’un des rares secteurs à continuer de subir des surtaxes aussi élevées sur le marché américain. « La Commission a fait beaucoup d’efforts, et je la félicite pour tout ce qu’elle essaye de faire. Mais jusqu’à maintenant, cela n’a produit aucun résultat pour la sidérurgie européenne », insiste Axel Eggert.
Alors que les débouchés se réduisent et que la concurrence mondiale s’intensifie, l’avertissement des industriels devient plus pressant. Si le recul des exportations devait se prolonger, prévient le responsable d’Eurofer, « à moyen terme, il faudra adapter les capacités et les emplois » en Europe. Une perspective qui ravive les craintes d’une nouvelle vague de restructurations dans une industrie déjà fragilisée par des années de crise.