OPINION. Rififi à l'OPEP : « Fracture d’un cartel pétrolier » (Michel Santi)
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Dado Ruvic - Reuters
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Par Michel Santi, économiste (*)
Interrogé par Reuters, le ministre de l’Énergie Suhail Al Mazrouei a précisé qu’il n’avait « pas soulevé la question avec d’autres pays » — y compris l’Arabie saoudite. À CNN, relancé sur ce point, il a qualifié la décision de « sovereign national decision ». À CNBC, il a ajouté que la sortie avait été programmée au moment où elle causerait « un impact minimal » sur les prix. La formule est polie. Sa signification ne l’est pas : les EAU ont attendu qu’Ormuz soit fermée et le marché déjà en état de choc pour partir, sachant que leur départ ne changerait rien au chaos immédiat — mais tout à la donne d’après.
Les EAU sont le troisième producteur du cartel. Leur production tourne autour de 3,2 millions de barils par jour, bridée depuis des années par les quotas OPEP+ — près de 35 % en dessous de leur capacité installée, selon Robin Mills, PDG du cabinet Qamar Energy. ADNOC, la compagnie nationale, a engagé 150 milliards de dollars pour porter cette capacité à 5 millions de barils d’ici 2027. Libérés des quotas, les Émirats disposent aussi du pipeline Habshan-Fujairah, 1,8 million de barils par jour acheminés directement vers le golfe d’Oman, sans passer par le détroit. L’Arabie saoudite possède un équivalent — le pipeline Est-Ouest vers Yanbu, sur la mer Rouge, poussé à 7 millions de barils par jour depuis le début de la guerre. Mais Riyad, elle, reste dans l’OPEP. C’est toute la différence : les EAU auront la capacité et la liberté.
Le conflit américano-iranien entre dans sa neuvième semaine. Ormuz reste pratiquement fermée. La production de l’OPEP a chuté de 27 % en mars — 7,88 millions de barils par jour évaporés, pire que le Covid, pire que 1991. Le Brent flirte avec les 111 dollars. La part de l’OPEP+ dans la production mondiale est tombée de 48 à 44 % en un mois, selon l’AIE.
C’est dans cette fenêtre qu’Abu Dhabi frappe. Quand tout le monde saigne, une sortie de plus ne se voit pas. Quand Ormuz rouvrira, les Émirats seront les seuls à pouvoir augmenter leur production sans demander la permission de Vienne.
L’Organisation ne perd pas un membre parmi d’autres. Elle perd, avec l’Arabie saoudite, l’un des deux seuls producteurs dotés d’une capacité excédentaire significative — le levier qui permettait de moduler l’offre mondiale. Selon Dan Pickering, de Pickering Energy Partners, la part de l’OPEP dans l’offre mondiale passera d’environ 30 à 26 %. L’Indonésie, le Qatar, l’Équateur, l’Angola, le Gabon sont déjà partis. Mais aucun de ces départs ne privait le cartel de sa mécanique opérationnelle. Celui-ci, oui. Et Robin Mills avertit que d’autres pourraient suivre : le Kazakhstan, autre producteur significatif frustré par les quotas, « pourrait partir aussi ».
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La fracture est aussi géopolitique. Les EAU et l’Arabie saoudite ne parlent plus le même langage. La coalition au Yémen a implosé — fin décembre, Riyad a bombardé ce qu’il a décrit comme une cargaison d’armes destinée à des séparatistes soutenus par Abu Dhabi. Les Accords d’Abraham ont rapproché les Émirats de Washington et d’Israël. La guerre en Iran, au cours de laquelle les EAU ont subi des semaines de frappes par missiles, a scellé la rupture : Abu Dhabi estime que le cartel ne lui offrait ni protection militaire ni liberté économique.
Riyad hérite d’un dilemme sans bonne option. Couper sa production pour défendre les prix, c’est céder des parts de marché aux Émirats, désormais sans contrainte. Inonder le marché pour les punir, c’est saborder ses propres revenus au moment où la Vision 2030 dévore du cash.
Les grands importateurs — Inde, Chine, Europe — peuvent espérer, à moyen terme, une offre moins politisée et un baril davantage soumis aux dynamiques de marché. Mais un marché pétrolier sans coordinateur n’est pas un marché apaisé. L’OPEP, pour tous ses défauts, amortissait les chocs de demande. Sans elle, les cycles de surproduction et d’effondrement des prix deviennent plus probables — et avec eux, la déstabilisation des producteurs les plus fragiles : Nigeria, Algérie, Venezuela, dont les crises rejaillissent sur l’Europe en flux migratoires et en instabilité sécuritaire.
L’offre émiratie elle-même reste conditionnelle. Tant qu’Ormuz est fermée, la capacité excédentaire ne s’écoule que par Fujairah — dont l’infrastructure a été ciblée par des drones iraniens en mars. Et hors de l’OPEP, les EAU perdent aussi un bouclier : celui de la coordination diplomatique avec Riyad, qui les exposera davantage aux représailles iraniennes et les privera de l’influence qu’ils exerçaient de l’intérieur du cartel. Un État pétrolier isolé dans un Golfe en guerre est un État vulnérable, quelle que soit la taille de ses réserves.
La stratégie d’Abu Dhabi porte, enfin, sa propre contradiction : investir 150 milliards dans l’expansion pétrolière tout en se proclamer champion de la transition via le plan « We the UAE 2031 », ce n’est pas de la diversification — c’est un pari sur le fait que le pétrole financera sa propre obsolescence avant que le marché ne le fasse à sa place. Si les prix s’effondrent durablement dans une guerre des volumes post-OPEP, c’est le financement même de cette diversification qui s’assèche. Abu Dhabi joue les deux tableaux, mais un seul peut gagner.
Il serait prématuré de diagnostiquer la mort de l’OPEP. Mais le cartel vient de perdre sa crédibilité comme mécanisme de discipline collective. Ce qui s’est joué ce mardi, c’est la démonstration qu’un membre central peut conclure que la souveraineté individuelle rapporte davantage que la coordination — et agir en conséquence, seul, sans préavis.
Le premier test sera concret : la 41e réunion ministérielle OPEP et non-OPEP est fixée au 7 juin. Les douze membres restants devront décider s’ils maintiennent les quotas inchangés en l’absence des EAU, s’ils les révisent à la baisse pour compenser les barils émiratis libérés, ou s’ils abandonnent toute prétention au contrôle de l’offre. Si le Kazakhstan ou un autre producteur mécontent profite de l’intervalle pour annoncer sa propre sortie, c’est l’architecture de la gouvernance pétrolière mondiale qui s’effondrera — non pas dans un grand fracas, mais dans l’accumulation silencieuse des défections.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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