OPINION. « Et si les grilles d’analyse des Institutions Financières Internationales alimentaient les polycrises ? »

Amaury Goguel
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Par Amaury Goguel, Professeur de finance à SKEMA Business School et directeur du programme MSc Financial Markets & Investments à SKEMA Raleigh.
Washington et Bruxelles ont salué une victoire diplomatique. Depuis des années, ils dénonçaient l’anomalie d’une Chine devenue deuxième puissance économique mondiale tout en bénéficiant encore de certains avantages réservés aux économies émergentes.
Mais quelques jours plus tard, le Premier ministre Li Qiang rappelait que la Chine demeurait, selon d’autres critères, « un pays en développement ». L’apparente contradiction n’en est pas une. Elle révèle surtout l’obsolescence des catégories qui structurent encore l’ordre économique international.
Le véritable sujet n’est plus de savoir si un pays est développé ou en développement. La question décisive est désormais : comment est-il développé ?
Cette distinction est loin d’être théorique. Elle est devenue un facteur central des polycrises qui caractérisent notre époque : fragmentation géopolitique, tensions commerciales, instabilité financière, transition climatique ou rivalités technologiques. Car derrière des niveaux de richesse parfois comparables se cachent des architectures économiques profondément différentes, produisant des vulnérabilités tout aussi différentes.
Nous continuons pourtant à piloter l’économie mondiale avec une grille de lecture héritée du XXe siècle, fondée essentiellement sur le revenu par habitant. Cette approche ne permet plus de comprendre la réalité des grandes puissances contemporaines.
Le développement devrait être évalué à travers quatre capacités fondamentales : produire, financer, stabiliser et complexifier une économie. Autrement dit, la capacité d’un pays à créer de la valeur, mobiliser l’épargne, absorber les chocs et monter en gamme technologique. C’est l’équilibre entre ces dimensions qui détermine aujourd’hui la résilience.
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L’exemple des trois grandes économies occidentales et chinoise est éclairant.
Les États-Unis incarnent une économie de frontière. Leur capacité d’innovation, leur profondeur financière et leur pouvoir d’attraction demeurent sans équivalent. Mais cette puissance repose sur une asymétrie majeure : une dépendance structurelle à l’épargne du reste du monde. Le privilège du dollar masque une vulnérabilité que peu de pays pourraient supporter. L’efficacité maximale s’accompagne d’une fragilité potentielle.
La France représente un autre équilibre. Son modèle privilégie la stabilisation sociale, la cohésion et l’inclusion. Cette maturité institutionnelle constitue un atout considérable dans un monde instable. Mais ce choix génère également des tensions budgétaires persistantes et une difficulté récurrente à renforcer sa compétitivité productive. La robustesse sociale ne garantit pas la puissance économique.
La Chine, enfin, illustre un modèle hybride inédit. Sa sophistication industrielle et technologique rivalise désormais avec celle des économies avancées. Pourtant, sa maturation financière demeure incomplète et ses mécanismes de stabilisation institutionnelle restent en transition. En privilégiant la souveraineté politique et industrielle, Pékin accepte d’autres formes de vulnérabilités.
Aucun de ces modèles n’est supérieur aux autres. Chacun maximise une dimension particulière tout en créant ses propres fragilités. C’est précisément cette divergence croissante qui nourrit les incompréhensions internationales.
Lorsque les États-Unis privilégient l’efficacité, l’Europe la cohésion sociale et la Chine la souveraineté industrielle, les mêmes règles commerciales, financières ou climatiques produisent mécaniquement des effets différents. Les désaccords ne sont plus seulement idéologiques : ils sont structurels.
C’est là que naît une partie des polycrises contemporaines. Les institutions internationales continuent de traiter comme comparables des économies qui ne poursuivent ni les mêmes arbitrages ni les mêmes objectifs. Les catégories héritées de l’après-guerre peinent à saisir cette hétérogénéité croissante et les modèles de développements hybrides comme celui de la Chine.
L’épisode chinois à l’OMC agit alors comme un révélateur. Ce qui compte désormais n’est pas l’étiquette, mais l’architecture réelle des modèles économiques. La question stratégique consiste à comprendre comment chaque nation construit sa résilience, quelles vulnérabilités elle accepte et quels compromis elle assume.
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