OPINION. « CSRD : le reporting de durabilité entre dans son âge de raison »

Sarah Bagnon-Szkoda
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Sarah Bagnon-Szkoda
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Par Sarah Bagnon-Szkoda Associée, en charge de l’ESG au sein de la fonction technique KPMG en France (*)
Cette lecture n’a pas totalement disparu. Elle reste même largement dominante dans le débat public européen. Pourtant, les publications de cette deuxième année en France esquissent un récit sensiblement différent. Elles traduisent une évolution dans la manière dont les entreprises s’approprient l’exercice. Après le premier exercice, souvent marqué par l’accumulation et la prudence, les entreprises commencent à faire le tri, à hiérarchiser, à affiner leur lecture des enjeux réellement matériels. Les états de durabilité deviennent plus lisibles, plus structurés, plus concis. Ils atteignent désormais 130 pages en moyenne, soit une baisse de 11 % par rapport au premier exercice de publication. Dans le même temps, les entreprises rationalisent progressivement leurs analyses de matérialité, avec un nombre d’impacts, risques et opportunités matériels en recul d’environ 25 %. Surtout, ils s’installent progressivement dans les routines de pilotage des grands groupes.
C’est peut-être là le changement le plus important. La CSRD ne produit pas encore partout une information parfaitement exploitable en l’état. Mais elle conduit les entreprises à poser, dans un même document, des questions qu’elles traitaient souvent séparément : quels sont les risques réellement matériels ? Où se situent les enjeux propres à la chaîne de valeur ? Quels investissements sont nécessaires pour matérialiser la trajectoire de décarbonation ? Quels sujets relèvent encore de l’intention, et lesquels commencent à être pilotés ?
Le reporting de durabilité cesse peu à peu d’être uniquement un exercice de simple conformité. Se dessine un reporting au service du récit stratégique et davantage centré sur le pilotage de la transformation durable.
Cette progression ne doit pas masquer les angles morts. Le plus important concerne sans doute l’adaptation au changement climatique. Les entreprises ont beaucoup travaillé sur la décarbonation. Les plans de transition sont plus fréquents, les trajectoires mieux formalisées, les objectifs davantage reliés aux leviers opérationnels. C’est un progrès réel. Mais il ne suffit pas.
Réduire ses émissions est une chose. Démontrer que son modèle économique est résilient aux risques climatiques en est une autre. Or c’est précisément sur ce terrain que les publications restent encore les plus fragiles : exposition des actifs, vulnérabilité des sites, dépendance à certains fournisseurs, effets financiers des événements climatiques extrêmes.
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Le contraste est d’ailleurs frappant : alors que 87 % des entreprises considèrent désormais l’adaptation au changement climatique comme un enjeu matériel, seules 32 % présentent aujourd’hui un plan d’adaptation formalisé. Le sujet est identifié. Il n’est pas encore pleinement piloté.
Ce point est décisif pour les marchés. Une entreprise peut afficher une trajectoire de décarbonation crédible et rester très exposée à des ruptures industrielles, logistiques ou assurantielles liées au climat. La prochaine étape du reporting ne sera donc pas seulement de mieux documenter les engagements. Elle sera de mieux objectiver la résilience.
Un plan climat ne vaudra bientôt plus seulement par ses objectifs de réduction d’émissions mais par sa capacité à démontrer comment l’entreprise finance sa transformation et adapte son modèle d’affaire.
Le débat sur la simplification des normes arrive donc à un moment sensible. Il est légitime. Les entreprises ont besoin d’un cadre plus stable, plus lisible, moins encombré par des exigences dont la valeur décisionnelle n’est pas toujours évidente.
Mais il faut éviter un contresens. La bonne simplification ne consiste pas à affaiblir l’information : elle consiste à retirer ce qui brouille la lecture pour mieux faire apparaître ce qui compte vraiment. Moins de volume, oui. Moins de redondance, oui. Moins d’indicateurs périphériques, sans doute. Mais plus de clarté sur les IRO matériels, les hypothèses retenues, les investissements engagés, les vulnérabilités physiques et les effets financiers anticipés. Et sur ces derniers, la priorité est claire : construire des méthodologies robustes et largement acceptées, sans lesquelles aucune quantification fiable n’est possible.
C’est à cette condition que la CSRD pourra changer de statut. Non plus seulement une obligation réglementaire, mais un outil de dialogue entre l’entreprise et ceux qui la financent.
La première année a été celle de l’apprentissage. La deuxième montre que les entreprises commencent à rationaliser. La troisième devra prouver que ce reporting peut vraiment éclairer les décisions économiques et refléter la transformation durable.
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(*) Sarah Bagnon-Szkoda est l’associée responsable des équipes Capital Markets et ESG au sein de la fonction technique de KPMG. Spécialisée dans les enjeux de reporting financier et extra-financier, elle a investi la sphère technique ESG de manière transverse (enjeux de reporting, « audit », formation, représentation au sein des instances et implication dans les débats de place…) et est aussi engagée dans la transformation du métier de l’audit dans le cadre de la CSRD.