OPINION. « La France assise sur ses déchets : un gisement stratégique que le monde ne peut plus attendre »
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Guillaume-Henri Hurel
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Par Guillaume-Henri Hurel (*)
Il y a des moments où l'histoire force la main aux stratèges. Nous y sommes.
Depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappent l'Iran. Le détroit d'Ormuz, point de passage de 20 % de l'offre mondiale de pétrole, est pratiquement fermé. La Chine, premier importateur mondial de brut, dont 40 % du pétrole transite par ce corridor, a déjà demandé à ses raffineurs de suspendre leurs exportations pour sécuriser ses besoins intérieurs. Quelques mois plus tôt, en réponse à la guerre commerciale déclenchée par Washington, Pékin avait déclaré un embargo sur les terres rares : ces matériaux sans lesquels la France ne fabrique ni batteries, ni moteurs, ni composants électroniques.
Les analystes anticipent un baril entre 100 et 120 dollars si le détroit reste bloqué, avec un scénario extrême à 150-200 dollars en cas de conflit prolongé. Les polymères, les engrais, les métaux industriels suivront. La facture pour l'industrie française sera lourde.
Pourtant, pendant que la France scrute avec anxiété ses dépendances extérieures, elle sous-exploite massivement les ressources qui existent déjà sur son propre territoire. Dans ses propres flux de déchets.
Plastiques, métaux, fibres, métaux critiques et terres rares : une part significative des intrants dont l'industrie française a besoin se trouve enfouie dans ce que nous appelons encore, à tort, des « déchets ». Ces gisements urbains restent largement inexploités. Non par manque de technologie, mais par manque de connaissance précise de ce qui circule dans nos flux.
Le constat est accablant. Sur les 37,8 millions de tonnes de déchets ménagers collectés chaque année en France (ADEME, 2023), l'ensemble du dispositif réglementaire REP n'impose la caractérisation que d'environ 650 tonnes dans le meilleur des cas, toutes filières confondues. Soit moins de 2 millièmes de pourcent du gisement total. Plus de 500 des 1 169 structures compétentes n'ont, à ce jour, aucune obligation de caractérisation. C'est sur cette base statistiquement dérisoire que sont prises les décisions industrielles et réglementaires d'une filière entière.
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En pratique, les centres de tri pilotent à vue, tout comme l’ensemble de la filière ; les recycleurs manquent de visibilité sur les gisements disponibles et les metteurs en marché ne reçoivent pas les retours nécessaires pour améliorer l'éco-conception de leurs produits. Les industriels, enfin, ne peuvent pas sécuriser des volumes suffisants de matières secondaires pour en faire une alternative crédible aux importations.
Cette opacité n'est plus une simple inefficacité de gestion. C'est une faille stratégique.
La France parle de souveraineté énergétique, de souveraineté numérique, de réindustrialisation. Elle devrait parler aussi de souveraineté matière. Car une part significative des ressources nécessaires à son industrie existe déjà, dans ses propres poubelles.
La montée en puissance des technologies d'analyse automatisée et d'intelligence artificielle permet désormais de franchir un cap décisif. Des systèmes capables d'identifier en temps réel plusieurs dizaines de catégories de matériaux, de suivre heure par heure la composition des flux entrants et sortants, de détecter les pertes de valorisables dans les refus : ces outils existent, ils sont déployés, et ils transforment en profondeur la capacité de la filière à se piloter.
La France dispose d'atouts réels pour s'en saisir : un réseau dense d'infrastructures de tri et de traitement, des filières REP structurées, un tissu industriel reconnu représentant plusieurs dizaines de milliers d'emplois directs. Elle a toutes les conditions pour franchir cette étape. Ce qui lui manque encore, c'est la volonté de passer d'une logique d'obligation de moyens à une logique de pilotage par la performance mesurée.
Si les prix des matières vierges augmentent durablement sous l'effet des tensions géopolitiques, la valeur des matières recyclées suivra mécaniquement. Mais cette opportunité ne se saisit pas en attendant. Elle se prépare maintenant, en investissant dans la connaissance des flux, en fiabilisant la qualité des matières récupérées, en donnant aux industriels la visibilité dont ils ont besoin pour investir dans les filières secondaires.
Ce qui est vrai pour la France l'est pour l'ensemble du continent. L'Europe produit chaque année des centaines de millions de tonnes de déchets ménagers et industriels dont la composition réelle reste, dans sa grande majorité, inconnue. Elle importe des matières premières à prix croissant, expose ses industriels à des chocs géopolitiques répétés, et laisse dormir dans ses flux de déchets des ressources qu'elle cherche désespérément ailleurs.
L'économie circulaire est trop souvent présentée comme une politique environnementale. Elle est bien plus que cela. C'est une politique industrielle, une politique de ressources et désormais, dans un monde où Washington ferme le détroit d'Ormuz pour affaiblir Pékin et où Pékin rétorque en coupant l'accès aux terres rares, une politique de souveraineté à part entière.
Les pays qui sauront cartographier et valoriser leurs gisements urbains disposeront d'un avantage compétitif durable sur ceux qui resteront captifs de chaînes d'approvisionnement longues et vulnérables. La France a la taille critique, les infrastructures et le cadre réglementaire pour montrer la voie à ses partenaires européens.
Les déchets ne sont pas une fin de chaîne. Ils sont le début d'une nouvelle économie des ressources et, dans cette économie, la donnée sera l'infrastructure invisible, mais décisive, de l'indépendance industrielle française et européenne.
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(*) Guillaume-Henri Hurel est un expert du secteur de recyclage et déchets. Directeur associé de NextWaste, il accompagne les collectivités et les exploitants dans le pilotage de la performance de leurs installations déchets.
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