OPINION. « Comment l'Allemagne a désindustrialisé l'Europe » (Michel Santi)
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Lisi Niesner - REUTERS
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Par Michel Santi, économiste (*)
Ce membre manquant, c’est la demande d’exportation, amputée par la pression chinoise sur la base industrielle allemande. Le diagnostic est exact, mais incomplet. La Chine a fourni l’arme ; c’est l’Allemagne qui a guidé sa main.
L’excédent commercial chinois avec l’UE atteint 113 milliards de dollars sur les quatre premiers mois de 2026, contre 91 un an plus tôt — près d’un milliard de déficit européen par jour. Autrefois exportatrice nette de biens d’équipement vers la Chine, l’Allemagne en est devenue importatrice nette. Nulle surprise : c’est le résultat de vingt ans de choix imposés par Berlin au continent.
Le 26 mai 2013, Angela Merkel recevait à Berlin le Premier ministre Li Keqiang, au moment où la Commission s’apprêtait à frapper les panneaux solaires chinois de droits de 47 %. La France et l’Italie soutenaient la mesure. Devant les caméras, Merkel promit que l’Allemagne ferait tout pour l’empêcher — et tint parole. La Commission céda ; l’industrie solaire européenne disparut.
Aujourd’hui, la Chine contrôle l’essentiel de la chaîne de valeur. Les constructeurs automobiles que Merkel protégeait des représailles chinoises sombrent : Volkswagen supprime des milliers de postes et songe à ouvrir ses lignes à des marques chinoises. L’industrie allemande sous-traite désormais sa propre substitution.
Le Wandel durch Handel, ce « changement par le commerce », tenait de la religion : l’interdépendance avec les autocraties finirait par les transformer. Berlin l’appliqua à la Russie via Nord Stream — on connaît le résultat — puis à la Chine, avec le même aveuglement. Et comme la politique commerciale est une compétence exclusive de l’Union, c’est toute l’industrie européenne qui se retrouve sur un siège éjectable chaque fois que Berlin bloque un tarif. L’Allemagne a privatisé les bénéfices de la mondialisation chinoise et socialisé ses coûts : un aléa moral à l’échelle d’un continent.
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Souvenons-nous. Entre 2010 et 2015, la Grèce suffoquait. Schäuble répondit par l’austérité, la Bundesbank combattit l’OMT de Draghi, Karlsruhe le déclara suspect. Le PIB grec se contracta d’un quart. À mesure qu’Athènes étouffait, la BCE engrangeait 7,8 milliards d’euros de profits sur la seule dette grecque, dont la rétrocession fut différée et marchandée. Le message de Berlin était limpide : la BCE n’a qu’un mandat, la stabilité des prix. Point final.
Or voici ce que ce dogme refuse de voir. Selon Goldman Sachs, le yuan est sous-évalué de 12 % sur la mesure la plus directement commerciale, et jusqu’à 25 % une fois intégrés les écarts de productivité. La fourchette importe peu : même la borne basse dépasse ce qu’un droit de douane sectoriel peut compenser. Un euro fort face à un yuan comprimé taxe chaque exportation européenne et subventionne chaque importation chinoise. Y répondre par des tarifs, c’est éponger l’océan avec une serpillière.
Les grandes puissances exportatrices, elles, n’hésitent pas : la Chine pilote le yuan en flottement administré, la Suisse a tenu un plancher EUR/CHF de 2011 à 2015, le Japon est intervenu sur le yen en 2022. L’instrument existe pour l’euro — l’article 219 du Traité — mais il exige l’unanimité. Et nul n’a défendu avec plus de constance que Berlin l’idée qu’une monnaie ne sert qu’aux prix, jamais à l’industrie. Le levier n’est pas absent du droit européen : il est verrouillé par la doctrine allemande.
Accordons à l’orthodoxie ce qu’elle a de fondé. Affaiblir l’euro n’est pas gratuit : l’Europe paie son énergie en dollars, et une monnaie plus faible renchérit chaque baril. La rigueur allemande protège donc aussi un pouvoir d’achat réel. Mais l’objection se retourne : c’est cette même obsession qui a privé l’Europe de l’outil capable de corriger le déséquilibre à la racine, la condamnant à subir et l’inflation importée des crises énergétiques, et la déflation industrielle du choc chinois. En refusant l’arme du change, Berlin a perdu sur les deux tableaux.
Il y a une justice poétique — et terrible — à ce que l’Allemagne ait besoin, pour survivre, de tout ce que Schäuble, Weidmann et Merkel ont combattu. L’Europe finira par offrir ces instruments, car l’alternative est la désintégration. Mais Berlin doit regarder en face la leçon que cette crise lui administre.
La solidarité européenne n’a jamais été cette aumône que le fort concède au faible, révocable au gré de la conjoncture. Elle est une assurance mutuelle : on paie la prime quand on domine, pour y recourir quand on tombe. L’Allemagne qui a refusé sa prime vingt ans durant découvre qu’elle va devoir réclamer la couverture. Le 29 mai, les commissaires débattront de la Chine. La mutualisation refusée hier et exigée aujourd’hui n’est pas une contradiction : elle révèle la nature de l’assurance. La solidarité n’est pas morale, elle est fonctionnelle — et c’est bien pourquoi il est indécent de la refuser aux autres pour l’exiger pour soi.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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