OPINION. « La souveraineté et la compétitivité technologique de la France passent par le doctorat »
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Clotilde Boulanger,
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Par Clotilde Boulanger, vice-présidente en charge du doctorat à l’Université de Lorraine
À l’heure où l’Europe affirme ses ambitions industrielles et scientifiques, la France avance avec un handicap silencieux : la valorisation et reconnaissance du doctorat. Les chiffres sont sans appel. Avec à peine plus de 1 % de docteurs parmi les 25-64 ans, notre pays reste en deçà de la moyenne de l’OCDE (1,3 %) et loin derrière les États-Unis (2 %) ou la Suisse (3 %). Plus préoccupant encore, le doctorat demeure sous-valorisé dans le monde économique : seuls 14 % des chercheurs et chercheuses en R&D en entreprise en sont titulaires. Un paradoxe pour une nation qui revendique son excellence scientifique.
La première Journée européenne du doctorat, initiative portée par la France et appelée à s’inscrire durablement dans le calendrier, doit être un électrochoc. Car derrière ces chiffres se joue bien plus qu’un enjeu académique : c’est notre capacité à produire du savoir, à innover et, in fine, à décider par nous-mêmes dans des domaines stratégiques qui est en jeu.
Sans doctorant.e.s, pas de recherche. Sans recherche, pas d’innovation. Et sans innovation, la souveraineté technologique devient un slogan creux. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les dépendances industrielles sont importantes et les ruptures technologiques sont rapides, qu’il s’agisse de santé, d’intelligence artificielle ou de ressources critiques, le doctorat n’est pas un luxe : c’est une nécessité stratégique.
Or, plusieurs signaux récents fragilisent encore davantage cet écosystème. La diminution significative, en 2025, de l’aide au recrutement de jeunes docteur.e.s constitue un frein direct à leur intégration dans les entreprises, alors même que leur expertise est un levier de compétitivité puisqu’ils ont été préparés à faire de la recherche. De même, la remise en cause des exonérations de droits d’inscription pour les étudiant.es étranger.es constitue également une menace. Par exemple, sur le site lorrain porté par la marque Unys, environ 50 % de nos doctorants et doctorantes sont des étudiant.es étranger.es qui ont effectué leurs cursus en France. Avec cette réforme, nos universités seront moins attractives pour les étudiantes et étudiants étrangers, impactant donc directement le nombre de doctorant.es dans nos laboratoires.
Face à ces défis, des initiatives émergent, à l’image du site Doctorat.gouv.fr, porté par le Gouvernement et qui contribue à mieux faire connaître les parcours doctoraux. D’autres sont plus locales, propres à chaque établissement d’enseignement supérieur, comme des grandes écoles d’ingénieurs ou les universités. Dans le sillage d’Unys – une initiative qui réunit les acteurs de la recherche publique et de l’innovation en Lorraine –, dont l’Université de Lorraine est membre, un dispositif visant à créer un lien fort entre la recherche et l’innovation a été mis en place : le programme ORION. L’objectif est de permettre aux étudiant·es, dès le bac +2, de découvrir et de pratiquer la recherche, puis de peut-être envisager une poursuite d’étude jusqu’au doctorat. Des actions intéressantes et encourageantes, mais aujourd’hui, elles restent insuffisantes si elles ne s’inscrivent pas dans une stratégie globale de reconnaissance et de valorisation.
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Il est temps de changer d’échelle et de faire une transformation culturelle ! Nous préconisons la création d’un Indice d’intensité doctorale (I2Doc), capable de mesurer la place des docteur.es dans les entreprises et les organisations publiques. À l’instar des indicateurs sur l’égalité professionnelle, cet outil rendrait visible l’engagement des acteurs économiques en faveur du doctorat. Il valoriserait leur présence non seulement en R&D, mais aussi dans les fonctions de pilotage, de stratégie et de transformation. Car le doctorat ne forme pas uniquement des chercheuses et des chercheurs : il forme des expert.es capables d’analyser la complexité, de résoudre des problèmes inédits, de produire de la connaissance utile. Autant de compétences clés dans un monde en mutation.
Faire du doctorat une priorité, c’est investir dans l’intelligence, dans le temps long, dans la capacité à anticiper plutôt qu’à subir. À l’occasion de cette Journée européenne du doctorat, la France a l’opportunité de réaffirmer une conviction simple : sa souveraineté technologique ne se décrète pas, elle se construit et elle commence dans les laboratoires.
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(*) Clotilde Boulanger est Professeure des Universités à l'Université de Lorraine (Classe Exceptionnelle 2 depuis 2020), chercheuse à l'Institut Jean Lamour (UMR CNRS 7198) et Vice-Présidente en charge de la politique doctorale et directrice du Collège Lorrain des Écoles Doctorales depuis 2017. Docteure en Chimie et Électrochimie des Matériaux dès l'âge de 25 ans, habilitée à diriger des recherches à 36 ans et nommée Professeure des Universités à 39 ans, elle figure parmi les chercheuses les plus précoces de sa génération. Spécialiste reconnue de l'électrochimie des matériaux, ses travaux portent sur l'électrodéposition de semi-conducteurs et de matériaux thermoélectriques, les nanostructures fonctionnelles, les alliages anticorrosion ainsi que la valorisation des effluents liquides. Elle a dirigé 20 thèses, publié 90 articles scientifiques, déposé 10 brevets — dont un américain et huit à extension internationale — et donné plus de 30 conférences invitées à l'échelle mondiale. Lauréate de plusieurs distinctions prestigieuses, dont le Prix des Techniques Innovantes pour l'Environnement décerné par l'ADEME au salon Pollutec (2006 et 2007), le Trophée régional de l'innovation INPI Lorraine (2008) et le Prix de la Société Industrielle de l'Est (2010), elle a conduit de nombreux partenariats industriels avec des groupes tels que Safran, Valéo, Orano ou Vallourec, ainsi que des contrats européens et institutionnels. Membre actuelle du conseil scientifique de l'Université de Lorraine et ancienne membre de son conseil d'administration, elle a également siégé au Conseil National des Universités ainsi qu'au Scientific Advisory Board du FIT (Freiburger Zentrum für interaktive Werkstoffe und Bioinspirierte Technologien) de l'Université de Freiburg de 2013 à 2024. Clotilde Boulanger est par ailleurs très engagée dans la diffusion de la culture scientifique et la sensibilisation des jeunes femmes aux carrières scientifiques, à travers cafés scientifiques, interventions en lycées et visites de laboratoires.
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