OPINION. « La maîtrise de l’imprévisibilité, levier de puissance »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le 1er mai, Donald Trump a ordonné le retrait de 5 000 soldats américains d’Allemagne et laissé ouverte la possibilité d’une réduction plus large. La présence militaire américaine en Europe devient ainsi explicitement conditionnelle. Sur le dossier iranien, il entretient une ambiguïté constante. Après avoir indiqué au Congrès que les hostilités étaient terminées, il a annoncé vouloir étudier un plan iranien en quatorze points, tout en jugeant celui-ci comme inacceptable en l’état et en maintenant la possibilité de nouvelles frappes. Le 7 avril, Marine Le Pen a dîné avec une quinzaine de dirigeants français. Le 20 avril, Jordan Bardella a été reçu par le bureau exécutif du Medef pour échanger notamment sur la fiscalité et les normes. Longtemps tenu à distance de ces cercles, le parti tente de s'installer désormais comme un interlocuteur acceptable — sinon encore pleinement accepté — dans une logique de réduction de l’incertitude autour de la candidature présidentielle.
Dans des systèmes de plus en plus interdépendants, où les engagements deviennent plus conditionnels, le pouvoir ne se réduit pas à imposer une décision : il consiste aussi à organiser l’incertitude. La distinction entre risque et incertitude, formulée par l’économiste Frank Knight, rappelle que le premier peut être anticipé, quand la seconde échappe à toute probabilité stable. L’incertitude devient un instrument d’action. S’installe alors une logique de signal et de crédibilité. Le pouvoir ne repose pas seulement sur des capacités, mais sur la manière dont ces signaux sont perçus. En rendant leurs intentions lisibles — ou au contraire volontairement floues — les acteurs orientent les anticipations et structurent les décisions des autres.
Produire de l’imprévisibilité devient une stratégie en soi. Depuis Trump, les signaux américains sont devenus plus conditionnels et transactionnels — déclarations liant le niveau d’engagement américain à l’effort de défense des alliés, évocation d’un retrait de l’OTAN, ou encore hausse unilatérale des droits de douane sur certaines importations européennes — s’inscrivent dans une dynamique continue. Leur répétition désorganise à court terme la coordination, mais pousse à moyen terme les acteurs à s’adapter et à renforcer leurs capacités. À l’échelle européenne, cette dynamique s’inscrit désormais dans une planification structurée, à travers le plan Readiness 2030, qui vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements en défense.
Produire de l’imprévisibilité, c’est aussi transférer des coûts vers les autres et structurer leur agenda, en les contraignant à hiérarchiser leurs priorités. Réduire l’imprévisibilité constitue un levier de puissance. On le voit, par exemple, avec la tentative de normalisation du Rassemblement national, qui vise à stabiliser ses positions pour atténuer l’incertitude qui lui est associée. Mais ces logiques peuvent aussi être mobilisées comme des stratégies autonomes. À l’échelle européenne, plusieurs initiatives récentes l’illustrent en fixant des cadres, en clarifiant des priorités et en rendant l’action publique plus lisible — qu’il s’agisse de dispositifs d’accélération industrielle, de l’introduction de critères « Made in Europe » dans les marchés publics, ou encore de mise en œuvre du Net-Zero Industry Act . Cette lisibilité produit un effet direct : elle déclenche l’investissement. Dans un autre registre, l’exercice militaire Orion 26, mobilisant plus de 10 000 soldats et une vingtaine de pays alliés, s’inscrit dans la même logique : en rendant visibles ses capacités et ses scénarios d’engagement, la France structure les anticipations de ses partenaires et renforce sa crédibilité stratégique.
Il ne s’agit pas de deux camps, mais de deux usages du pouvoir. Certains produisent de l’imprévisibilité, d’autres la réduisent — les acteurs dominants mobilisent les deux.
L’imprévisibilité peut constituer un levier tactique, notamment, à court terme dans des négociations de type transactionnel. Prévisibilité et imprévisibilité se lisent d’abord dans la stabilité des règles — et dans la manière dont elles sont appliquées — ; elles se reflètent ensuite de manière plus agrégée, dans des indicateurs de gouvernance (Banque mondiale), ainsi que dans le niveau de risque pays (Coface, Allianz Trade) et l’attractivité des investissements.
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Le pouvoir ne consiste pas à opposer prévisibilité et imprévisibilité, mais à en maîtriser l’articulation.
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Sources :
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