OPINION. « Travail et productivité : le retour du travailler plus ? »
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Sergue Guérin et Vincent Touze
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Sergue Guérin et Vincent Touze
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Par Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE et Vincent Touzé, économiste, directeur de recherche à l’OFCE-Sciences Po Paris
Comme souvent, le tableau a besoin de plus de nuances et la réalité apparait plus complexe. Ainsi, une statistique récente a de quoi surprendre : en 2024, les travailleurs français auraient fourni davantage d’heures de travail que leurs homologues allemands. Selon Eurostat et Rexecode, la durée annuelle moyenne par personne en emploi s’élève à 1595 heures en France, contre 1539 heures en Allemagne. Un paradoxe dans le pays des 35 heures, qui pourrait laisser penser que la France détient là un avantage caché. La réalité est pourtant bien moins favorable à la France.
Si les actifs français travaillent plus d’heures individuellement, ce n’est pas le signe d’un effort collectif supérieur, mais le reflet d’une structure du marché du travail très différente.
La France affiche en effet un taux d’emploi nettement plus faible : 69 % des 15–64 ans sont en activité contre 77,5 % en Allemagne. Par ailleurs, l’Allemagne compte une proportion beaucoup plus élevée de salariés à temps partiel, et tout particulièrement chez les seniors, traduisant un passage plus progressif à la retraite.
Cela conduit une réduction mécanique du volume horaire moyen en Allemagne. En prenant en compte cette approche correspondant mieux à l’économie réelle, il apparait que lorsque l’on rapporte les heures travaillées à l’ensemble de la population en âge de travailler, le tableau s’inverse : 1100 heures par personne en France contre 1193 heures en Allemagne. Autant dire que l’on travaille en Allemagne 2,5 semaines de plus par an qu’en France.
En résumé, la France apparaît donc moins mobilisée dans son ensemble, malgré un effort individuel plus élevé de ceux qui travaillent.
L’Allemagne a vieilli plus rapidement que la France. Les moins de 15 ans représentent seulement 13,9% dans la population globale contre 17% en France.
L’Allemagne compense par une participation plus forte de sa population au marché du travail, en particulier chez les moins de 25 ans et au-delà de 65 ans. Ainsi, les fameux 15-64 ans pèsent encore 63,7% dans la population globale en Allemagne contre 61,5% pour la France. Quant aux taux d’emploi des 15-24 ans et des 65-69 ans, ils sont, respectivement, de 51,2% et 15,9% en Allemagne contre 34,6% et 7,3% en France. Des taux d’emploi plus élevés aux deux âges de la vie active en Allemagne (mais aussi dans la grande majorité des pays d’Europe, en particulier aux Pays-Bas et dans les pays nordiques) qu’en France.
Sur ce plan, ne faudrait-il pas cesser d’évoquer le « taux de dépendance » (proportion de la population en âge de travailler par rapport à l’ensemble de la population), à partir du nombre de personnes ayant entre 15 et 64 ans ? Il y aurait une logique à élargir la fourchette au minimum à 70 ans, pour prendre en compte l’allongement de l’âge de capacité à travailler.
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En 2024, le taux d’emploi global de l’ensemble de la population atteint ainsi 51,3% en Allemagne contre 43,5 % en France. Autrement dit, l’Allemagne fait face à un vieillissement plus marqué … mais peut s’appuyer sur une population globale nettement plus employée.
Longtemps les Français se sont enorgueillis d’avoir une productivité plus forte que les pays comparables. Cet argument fut d’ailleurs largement utilisé pour justifier le passage aux 35 heures quand les autres pays continuaient de conserver le principe des 40 heures. Mais la réalité apparaît bien moins joyeuse : en 2024, la production par tête en parité de pouvoir d’achat atteint 39 200 € en France et 46 400 € en Allemagne, soit un niveau supérieur de 18,4%.
Mais lorsqu’on observe la production par travailleur occupé, l’écart entre les deux pays est extrêmement faible. En 2024, un salarié français génère en moyenne 90 132 € de valeur ajoutée, contre 90 421 € pour un salarié allemand. Autrement dit, à l’échelle de l’individu employé, la performance économique des deux pays est sensiblement équivalente.
La comparaison change toutefois dès que l’on examine la productivité horaire. En 2024, un travailleur allemand crée en moyenne 59 € par heure travaillée, contre 57 € en France, soit un écart d’environ 4 %. Cet avantage s’explique par le nombre d’heures travaillées plus faible en Allemagne, ce qui mécaniquement augmente la valeur produite par heure.
En somme, si la production annuelle par travailleur est quasiment la même dans les deux pays, l’Allemagne conserve une légère avance lorsqu’on rapporte cette production au temps effectivement travaillé. Par ailleurs, il importe aussi de prendre en compte la qualité de la production des travailleurs. L’Allemagne se distingue de la France par une industrie encore compétitive (même si la hausse des tarifs douaniers la fragilise), reconnus et privilégiant les secteurs de haute valeur ajoutée. En 2024, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée est de l’ordre de 21% en Allemagne contre 12% en France, soit presque le double.
Rappelons que la productivité est traditionnellement – et logiquement- plus forte dans le secteur de l’industrie que dans celui des services.
Le maintien d’une industrie puissante permet aussi de financer les dépenses d’investissements et sociales de l’Etat allemand. Ce qui favorise aussi un moindre recours à la dette : le ratio dette sur PIB y est presque deux fois moins élevé qu’en France (62,4% versus 116%).
Les Français travaillent plus d’heures individuellement lorsqu’ils ont un emploi. Mais la France compte moins de travailleurs, et produit moins par habitant et par heure travaillée. L’Allemagne, malgré son vieillissement et son recours massif au temps partiel, reste plus productive et plus mobilisée.
Ce sont ces réalités qui expliquent en très grande partie le décrochage français, tant en termes de création de richesses du pays que de pouvoir d’achat des habitants. Rappelons aussi que si le niveau de vie par habitant est plus faible en France, les Français en profitent plus que les Allemands car ils partent à la retraite plus tôt et vivent plus longtemps.
Aussi la question centrale pour l’approche française serait comment augmenter la participation au marché du travail — jeunes, seniors, peu qualifiées, immigrés— sans accroître les inégalités et pour financer à une solidarité sociale exigeante ?
Préserver un très haut niveau de solidarité sociale sans fragiliser encore plus la situation économique et budgétaire du pays, ne devrait-elle pas conduire à accepter le débat autour de la hausse du volume de travail sur une vie ? C’est le choix des pays nordiques, attachés à la sociale démocratie avec un État social fort et des syndicats puissants et plus habitués à rechercher le compromis social. Un choix qui semble réussir à ces pays
Reste que ce débat serait hémiplégique sans questionner aussi la perte de sens ressenti au travail et le mode de management à la française particulièrement vertical et souvent défavorable à l’autonomie. Une interrogation d’autant plus nécessaire qu’une large partie des générations nouvelles semblent prendre de la distance par rapport au travail. Un questionnement d’autant plus urgent, qu’à âge de départ à la retraite constant, la chute de la natalité va se faire sentir dès la prochaine décennie entrainant une diminution de la population active.
L’exception française touche depuis longtemps ses limites. Le déni des réalités démographiques et de notre perte de compétitivité parait de plus en plus délétère.
Plus les décisions sont repoussées et plus le réveil sera douloureux. Peut-on espérer que durant la campagne présidentielle ce soit un sujet mis en débat ?
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