OPINION. « Nous ne sauverons pas l'industrie française avec des discours »

Diane Scemama
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Diane Scemama
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Par Diane Scemama, fondatrice de Dream Act et cofondatrice du salon Marques de Fabrique (*)
Ces dernières années, les exemples se sont multipliés. Caddie a disparu. Moulinex est devenu l'un des symboles des délocalisations françaises. Duralex doit encore une fois lutter pour sa survie malgré son statut de marque emblématique nationale.
À chaque fois, le scénario est le même. Nous découvrons avec émotion que des savoir-faire disparaissent. Nous déplorons la fermeture d'usines. Nous parlons de réindustrialisation, de souveraineté économique, de relocalisation. Et puis nous reprenons nos mauvaises habitudes.
Car la vérité est peut-être plus dérangeante que nous voulons l'admettre : nous ne sauverons pas l'industrie française uniquement avec des discours. Nous la sauverons par nos achats !
Chaque jour, des milliers de décisions sont prises dans les entreprises, les collectivités et les administrations. Derrière chacune d'elles se cache un choix de société. À qui donnons-nous notre argent ? Quelle économie choisissons-nous de soutenir ? Quels emplois décidons-nous de maintenir ? Quels savoir-faire voulons-nous transmettre ?
L'achat n'est pas un simple acte de gestion. C'est un acte économique, écologique voire politique. Il reflète souvent une conviction.
Nous continuons collectivement à vivre avec une contradiction devenue presque invisible. Jamais les organisations n'ont autant communiqué sur leurs engagements environnementaux et sociaux. Jamais les rapports RSE n'ont été aussi épais. Jamais les ambitions de réindustrialisation n'ont été aussi largement partagées. Pourtant, une part considérable de nos achats continue d'être réalisée à l'autre bout du monde alors que des alternatives françaises existent. Nous sommes bien victimes de l’écart « Valeurs-Actions ».
Le paradoxe est d'autant plus frappant que les attentes ont déjà changé. 87 % des entreprises déclarent être sensibles aux critères environnementaux dans leurs achats. Près de neuf décideurs sur dix affirment privilégier le Made in France. Les consommateurs eux-mêmes se disent prêts à payer davantage pour des produits fabriqués localement.
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L'objet média est l'un des exemples les plus révélateurs de cette incohérence. Chaque année, ce marché représente plus de 2,1 milliards d'euros en France. Plus de neuf entreprises sur dix y ont recours pour fidéliser leurs clients, remercier leurs collaborateurs ou promouvoir leur activité. Stylos, carnets, sacs, gourdes, textiles, objets du quotidien : ces produits circulent partout. Ils portent les logos, véhiculent les messages, sont censés incarner ceux qui les offrent. Mais que racontent-ils lorsque leur fabrication contredit les valeurs affichées ? Peut-on communiquer sur la transition écologique avec un objet ayant parcouru des milliers de kilomètres ? Peut-on défendre la relocalisation tout en ignorant les fabricants présents sur nos territoires ? Peut-on parler d'impact positif sans s'interroger sur l'impact de nos propres achats ?
Partout en France, des ateliers fabriquent, tissent, recyclent, impriment, assemblent et innovent. Des entreprises maintiennent des emplois industriels. Des artisans continuent de perpétuer des savoir-faire uniques. Des structures d'insertion redonnent une place à ceux que le marché du travail a parfois laissés de côté. Des fabricants développent des produits recyclés, réemployés ou conçus pour durer. Pourtant, ces acteurs restent souvent absents des radars des acheteurs. Ils ne manquent pas de talent mais de carnets de commande remplis.
C'est là que se situe l'un des défis majeurs de la réindustrialisation française.
Car nous ne réindustrialiserons pas le pays uniquement grâce aux plans gouvernementaux, aux subventions ou aux discours. Nous le ferons en créant les conditions pour que l'offre française soit visible, accessible et choisie. Nous le ferons en donnant aux acheteurs les moyens de comparer autrement qu'à travers un simple prix unitaire. Nous le ferons en intégrant les coûts cachés des importations : transport, dépendances économiques, perte de compétences, fragilisation des territoires et impact environnemental. Nous le ferons en remettant de la cohérence dans nos décisions.
La commande publique représente à elle seule plus de 233 milliards d'euros par an. Les achats privés représentent des montants bien supérieurs encore. Imagine-t-on l'impact qu'aurait une réorientation même partielle de ces dépenses vers des productions françaises lorsque celles-ci existent ? Combien d'emplois pourraient être préservés ? Combien de savoir-faire pourraient être transmis ? Combien d'entreprises pourraient investir et se développer ?
La réindustrialisation ne se décrète pas. Elle se construit commande après commande, choix après choix, euro après euro !
Nous n'avons pas toujours le pouvoir de sauver une usine. Mais nous avons souvent le pouvoir de choisir à qui nous passons commande. Et c'est peut-être là que commence la véritable reconquête industrielle.
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(*) Après plusieurs mois passés en Inde auprès de femmes entrepreneuses sociales, Diane Scemama a fondé Dream Act pour montrer que nos choix de consommation ont le pouvoir de changer les choses. Entrepreneuse sociale engagée dans les achats durables, Diane accompagne depuis 11 ans des ateliers de l'économie sociale et solidaire et industries familiales françaises dans la distribution de leurs produits et la pérennité de leur activité.