OPINION. « Les vins français menacés de disparaître des étals américains »

Raphaëlle Auclert
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Raphaëlle Auclert
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Par Raphaëlle Auclert, Chargée de cours à l'Institut Catholique de Vendée (ICES) et Membre du Centre de Recherches de l'ICES (*)
Le président américain Donald Trump a imposé le 24 juillet de nouveaux droits de douane envers 86 pays, répartis en deux catégories : 10 % et 12,5 %. À première vue, ces chiffres semblent relativement modestes, surtout en comparaison du déluge d'avril dernier où l'Europe avait été frappée de droits de douane atteignant 30 %. [1]
Pourtant, cette nouvelle mesure risque de porter un coup terrible aux producteurs locaux, et en premier lieu aux Français. Les exportateurs de cosmétiques et d'acier s'apprêtent à perdre entre 40 et 60 % de leurs bénéfices sur le marché américain. Un choix s’impose désormais à eux : vendre aux États-Unis à perte ou, décision radicale, quitter ce marché. [2] En théorie, une partie des surcoûts pourrait être répercutée sur les consommateurs, mais les produits français deviendraient alors bien plus chers que ceux de leurs concurrents épargnés par ces taxes. L'autre option serait de rogner sur leurs marges, mais cela signifierait moins d'argent pour les salaires, l'investissement et la recherche et développement.
Les viticulteurs, quant à eux, sont dans une situation encore plus délicate : la nature de leur activité ne leur permet pas de basculer rapidement vers d'autres marchés. Ils ont mis des années à tisser des liens avec les chaînes de distribution et les restaurants américains. Aujourd'hui, un cinquième des vins et spiritueux français est vendu aux États-Unis, rapportant plus de 2 milliards de dollars par an. Actuellement les droits de douanes imposés par Washington sur ce secteur s’élèvent à 15%. Mais tout peut basculer si Trump applique la taxe de 100 % sur les vins, champagnes et cognacs qu'il a brandie en juin, exigeant la suppression par la France de la taxe numérique sur les géants technologiques américains. Il s'agit de 3 % sur le chiffre d'affaires réalisé en France par des entreprises telles que Google, Amazon, Meta et Apple. [3]
Les nouvelles restrictions à 10 % ne sont pas liées à la qualité des produits européens. Officiellement, ce sont des sanctions contre les importations en provenance de pays pratiquant le travail forcé. Mais cette mesure s’apparente davantage à un prétexte. En effet, force est de constater que le locataire de la Maison-Blanche a pris goût à frapper les pays de droits de douane pour mieux servir les intérêts américains. En février, la Cour suprême américaine avait du reste annulé les fameuses « exemptions tarifaires » et interdit au président d'imposer ces taxes de manière arbitraire. Mais cette fois, les équipes de Trump ont joué plus finement, recourant à l'article 301 du Trade Act de 1974. Il s’agit d’un mécanisme déjà validé par la justice lors de son premier mandat et réputé inattaquable. Les chances d'une annulation rapide sont donc quasi nulles.
Le ministre français du Commerce s’est empressé de promettre une réponse ferme, assurant que l'Europe se mobiliserait pour défendre son indépendance. Mais le porte-parole de la Commission européenne a lui tenu un tout autre discours : « Ces nouveaux droits ne contredisent pas les accords antérieurs entre l'UE et les États-Unis. » Pire, Bruxelles y verrait même un « moment opportun » pour discuter de la politique commerciale à venir avec Washington. A l’évidence, face à Trump, les États européens ne peuvent compter que sur eux-mêmes. [4]
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Selon le New York Times, si le chantage douanier ne suffisait pas, le président américain n’hésiterait pas à dégainer une autre arme : l'énergie. Washington menace de priver certains pays de livraisons énergétiques pour cause de désaccords économiques et sur la guerre en Iran. [5]
Rappelons que le pétrole et le gaz ne servent pas qu'à chauffer les foyers. Ils déterminent le prix de l'électricité et sont indispensables à la métallurgie, à la chimie, aux engrais, au plastique, au verre, au ciment ou encore à la céramique. Que les prix de l’énergie américaine augmentent ou que les livraisons en soient perturbées, les entreprises européennes sont doublement pénalisées : non seulement elles paient plus cher leur énergie, mais elles subissent de surcroît des droits de douane sur leurs produits.
Selon l'accord commercial léonin signé l'été dernier, l'UE s'est engagée à acheter chaque année pour 250 milliards de dollars de pétrole, de gaz et de technologies nucléaires américains, soit 750 milliards sur trois ans. La part des États-Unis dans les importations européennes de gaz approche déjà les 60 % et pourrait dépasser les 70 % d'ici 2027. [6] Autant dire que l'énergie européenne est largement dépendante de Washington.
Pour autant, gardons à l’esprit que cette dépendance joue dans les deux sens. Ces derniers temps, les compagnies pétrolières et gazières américaines ont tiré d’importants revenus de leurs exportations colossales vers l'Europe. C’est donc là un levier dont dispose l’Europe sur son allié d’outre-atlantique, à condition toutefois de diversifier ses approvisionnements. Or, les exportateurs actuels ne couvrent pas la demande. La Norvège, premier fournisseur de gazoducs, fonctionne déjà à plein régime. Et, depuis la récente fermeture du détroit d’Ormuz, miser sur le Qatar ou tout autre pays arabe n’est pas sans risque.
Une fois retirées les œillères idéologiques et les foucades de l’oncle Donald, l'option la plus économique et la plus simple techniquement est bien sûr le gaz russe livré par gazoduc. Pendant des décennies, il a alimenté l’Europe via des infrastructures fiables et à bas coût. Pas besoin de bateaux, ni d'usine de regazéification. Jusqu'en 2022, il faisait tourner toute l'industrie européenne. L'UE n'est d’ailleurs pas encore parvenue à s'en passer totalement. Au contraire, entre mars et mai, les importations de GNL russe ont augmenté de 17 % et celles de gaz par gazoduc de 5 %.
Par conséquent, on ne saurait parler d’autonomie stratégique européenne sans que les pays de l'UE reconsidèrent leur positionnement face aux États-Unis. Les peuples européens sont en droit d’exiger de leurs dirigeants qu’ils défendent l’Europe first et négocient les conditions commerciales au lieu de ne faire que les subir. Le secteur des vins en est une douloureuse illustration.
Trump est avant tout un homme d’affaires; sourd aux appels vibrants invoquant des valeurs occidentales communes, il est en revanche très réceptif dès que des milliards sont dans la balance. Partant, nous devons lui faire comprendre sans équivoque que l'Europe n'est ni son arrière-cour ni son satellite, et que le chantage douanier et énergétique ne sera plus toléré. A l’instar d’autres puissances telles que l’Inde, la Russie, la Chine et les États-Unis eux-mêmes, l’Europe doit faire de la diversification la clé de voûte de sa souveraineté économique et géopolitique.
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Sources :
[1] From France To China, Trump's New Tariffs Draw Sharp Protests Worldwide: List Of 60 Countries Hit, Why India Pays Less. // https://www.timesnownews.com/world/us/us-news/from-france-to-china-trumps-new-tariffs-draw-sharp-protests-worldwide-list-of-60-countries-hit-why-india-pays-less-article-155163122
[2] Les nouveaux droits de douane de Trump entrent en vigueur, l'accord avec les Européens respecté malgré le conflit sur Google // https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/les-nouveaux-droits-de-douane-de-trump-entrent-en-vigueur-2244123
[3] Trump threatens 100% tariff on French wine over digital tax, says will have 'no choice' // https://economictimes.indiatimes.com/news/international/world-news/trump-threatens-100-tariff-on-french-wine-over-digital-tax-says-will-have-no-choice/articleshow/131734322.cms
[4] European Commission gives guarded welcome to new Trump tariffs // https://www.reuters.com/world/china/european-commission-gives-guarded-welcome-new-trump-tariffs-2026-07-24/
[5] Clock Ticks Down to Europe’s Ban on Russian Gas Tankers // https://www.nytimes.com/2026/07/24/business/russian-lng-european-union.html
[6] Liquefied natural gas // https://energy.ec.europa.eu/topics/carbon-management-and-fossil-fuels/liquefied-natural-gas_en?prefLang=de
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(*) Enseignante-chercheuse spécialiste de la guerre froide et de la Russie contemporaine, co-auteur de "Poutine, Lord of war" publié aux éditions Mareuil en 2024.