OPINION. « Guerre en Iran : comment les Émirats ont servi de plateforme logistique aux achats militaires iraniens »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Frappes de drones, missiles, tensions autour des infrastructures énergétiques et sécuritaires : Abou Dhabi a payé un prix élevé pour son rapprochement stratégique avec Israël depuis les accords d’Abraham, mais aussi pour sa proximité militaire avec Washington et la présence américaine sur son territoire. Mais les choses semblent en réalité un peu plus compliquées que ce qui est dit inlassablement dans le discours victimaire d’Abu Dhabi.
En effet, derrière cette confrontation désormais assumée, une autre réalité semble émerger et mettre à mal le récit émirati belliqueux à l’égard de Téhéran : celle d’un double jeu économique et commercial qui perdure depuis des années entre certains réseaux émiratis et l’Iran. C’est précisément ce que révèle une enquête particulièrement sensible du Financial Times, publiée le 24 mai 2026.
Selon les documents consultés par le quotidien britannique, les Gardiens de la Révolution iraniens auraient utilisé une société basée aux Émirats arabes unis pour acquérir du matériel satellitaire chinois destiné à leur programme de drones militaires. Le Financial Times explique ainsi que « les Gardiens de la Révolution iraniens ont utilisé un réseau d’approvisionnement basé aux Émirats arabes unis pour acheter du matériel satellitaire chinois avancé lié à leur programme de drones ». Une révélation explosive, puisque cette même branche militaire iranienne est celle qui a ensuite participé aux attaques contre les Émirats dans le contexte des frappes américano-israéliennes contre l’Iran.
L’enquête révèle que le matériel transitait par une société nommée Telesun, installée dans l’émirat de Ras al Khaimah. Celle-ci aurait organisé l’acheminement d’environ 1,8 tonne d’équipements d’antennes satellitaires fabriqués en Chine, expédiés depuis Shanghai vers l’Iran via le gigantesque port de Jebel Ali à Dubaï. Le quotidien britannique précise que « la société a organisé l’expédition d’environ 1,8 tonne d’équipements d’antennes satellitaires fabriqués en Chine depuis Shanghai vers l’Iran, via le port de conteneurs de Jebel Ali à Dubaï ».
Cette affaire illustre parfaitement les ambiguïtés stratégiques des Émirats arabes unis depuis tant d’années et qui se retournent désormais contre eux au point de mettre en péril ce modèle de petite Sparte à laquelle Mohamed Ben Zayed rêvait tant. Officiellement, Abou Dhabi adopte depuis plusieurs années une ligne extrêmement dure contre Téhéran, notamment depuis la multiplication des tensions régionales, les accords d’Abraham avec Israël et le renforcement de sa coopération sécuritaire avec les États-Unis. Mais dans le même temps, les Émirats restent aussi une immense plateforme commerciale régionale où transitent depuis des décennies des flux économiques iraniens plus ou moins opaques.
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Le Financial Times rappelle d’ailleurs que « malgré la position très dure d’Abou Dhabi envers la République islamique, les Émirats ont longtemps constitué un centre d’activités offshore pour les entreprises iraniennes ». Une phrase essentielle pour comprendre le paradoxe du Golfe : les rivalités géopolitiques les plus dures coexistent avec des interdépendances commerciales profondes et anciennes.
Car derrière l’image de modernité, d’efficacité et d’ouverture économique des Émirats vendue aux Occidentaux depuis longtemps se cache une réalité bien connue des spécialistes du commerce international : les zones franches. Multipliées depuis vingt ans pour attirer capitaux et entreprises étrangères, elles offrent des cadres réglementaires allégés, une supervision limitée et une fluidité commerciale exceptionnelle. Le Financial Times rappelle ainsi que « les différents émirats ont mis en place des zones franches où la supervision du commerce est moins efficace », alimentant les inquiétudes liées aux contournements de sanctions internationales et aux trafics sensibles.
L’affaire met également en lumière les capacités de dissimulation utilisées par les réseaux iraniens. Le quotidien britannique explique ainsi qu’un navire iranien ayant assuré la dernière étape de la livraison aurait volontairement diffusé de fausses données de navigation afin de masquer son passage vers l’Iran. Selon le journal, le bateau aurait même transmis « de fausses informations de navigation » pour dissimuler ses mouvements. Cette technique de “spoofing maritime”, de plus en plus utilisée dans les circuits clandestins énergétiques ou militaires, permet de brouiller les systèmes internationaux de suivi des navires et complique considérablement le travail des autorités occidentales.
Plus profondément, cette révélation montre surtout encore une fois les limites des politiques de sanctions occidentales face à la mondialisation logistique contemporaine. Malgré des années de restrictions visant les structures d’approvisionnement militaire iraniennes, les Gardiens de la Révolution ont continué de s’appuyer sur des réseaux commerciaux privés, des sociétés-écrans et des hubs régionaux capables de contourner les contrôles internationaux.
Le quotidien britannique souligne ainsi que les documents obtenus montrent comment « les Gardiens de la Révolution ont continué à s’appuyer sur des réseaux commerciaux aux Émirats arabes unis pour acquérir des technologies de communication stratégiquement sensibles, même après les sanctions occidentales visant leur appareil d’approvisionnement militaire ».
Cette affaire résume à elle seule le paradoxe géopolitique du Golfe actuel : un espace où les États s’affrontent militairement tout en restant économiquement imbriqués. Les Émirats veulent apparaître comme un partenaire stratégique incontournable des Occidentaux et d’Israël face à l’Iran, mais leur modèle économique ultra-ouvert continue depuis des années parallèlement d’offrir à Téhéran des opportunités logistiques et commerciales considérables. À mesure que la région s’enfonce dans une logique de confrontation durable, cette porosité commerciale pourrait devenir l’un des grands défis sécuritaires des années à venir. Car dans les guerres modernes, les armes ne circulent plus seulement par des filières clandestines traditionnelles mais elles transitent désormais au cœur même de la mondialisation.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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