OPINION. « Le Plan Eau, trois ans après : plus qu'un cadre environnemental, une politique de compétitivité »
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Thierry Troudet
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Par Thierry Troudet, SVP & Directeur Général France chez Ecolab
Le rapport Draghi, référence européenne en matière de performance industrielle, a identifié la baisse de productivité, la chute des investissements et la menace pesant sur l'autonomie stratégique comme les défis majeurs de l'industrie française et européenne. La compétitivité y était abordée sous l'angle de l'énergie, du capital et de l'innovation. Pourtant, un facteur tout aussi déterminant est resté largement oublié : l'eau. Chaque processus industriel est intrinsèquement conçu autour de l'eau. Elle refroidit, nettoie, transporte, transforme et stabilise. Surtout, eau et énergie sont indissociables : selon les secteurs, 35 à 75 % des flux énergétiques d'un site transitent par les systèmes hydriques. Chaque mètre cube utilisé véhicule une énergie intrinsèque. Mieux gérer l'eau permet de réduire la demande énergétique pour le pompage et le refroidissement, de diminuer les émissions et d'alléger les coûts d'exploitation. Concrètement, l'efficacité hydrique est une composante essentielle de l'efficacité énergétique.
En redéfinissant l'eau comme un moteur d'innovation, de résilience et de création de valeur, les industries peuvent déployer des systèmes plus intelligents et circulaires, bénéfiques tant pour leur compétitivité que pour l'environnement.
Le signal d’alarme a été tiré sans ambiguïté : le monde est entré dans une ère de "faillite hydrique", selon le dernier rapport des Nations Unies. La demande mondiale en eau excède désormais de manière persistante l'offre disponible. La France ne fait pas exception : l'année 2025 a été marquée par un nombre sans précédent de restrictions liées à la sécheresse et est enregistrée comme la troisième année la plus chaude depuis 1900. La tension sur les ressources hydriques s'accélère.
Pour l'industrie, ces tendances se traduisent par des risques concrets. Les arrêtés de restriction liés à la sécheresse, imposés par les préfectures dans le cadre du Plan Eau, les ralentissements de production, les arrêts temporaires d’activité, et l'augmentation des coûts de traitement ne sont plus des scénarios hypothétiques. Ce sont des réalités opérationnelles. Les sites situés dans des bassins sous stress hydrique font l'objet d'une surveillance accrue de la part des régulateurs et des communautés locales. Les investisseurs et les assureurs sont de plus en plus attentifs à la manière dont les entreprises gèrent leur exposition aux risques liés à l'eau.
C'est précisément à cette intersection, entre un stress hydrique croissant et l'impératif de compétitivité, que la gestion intelligente et circulaire de l'eau, ainsi que la réutilisation des eaux usées traitées (REUT), largement encouragées par les avancées réglementaires du Plan Eau, émergent comme un levier stratégique décisif pour l'industrie. Cette approche vise à optimiser l'ensemble du cycle de l'eau au sein d'une installation industrielle, réduisant sa dépendance aux prélèvements d'eau douce tout en maintenant ses performances.
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La gestion circulaire de l'eau doit être élevée au plus haut niveau stratégique.
Une telle approche renforce la résilience de plusieurs manières. Premièrement, et c'est un point clé du Plan Eau, elle réduit l'exposition aux perturbations liées à la sécheresse. Les installations capables de réutiliser leurs eaux de process ou de s'appuyer sur des sources alternatives sont mieux armées pour maintenir leur production en période de restrictions. Deuxièmement, elle améliore la maîtrise des coûts. Des volumes prélevés moindres signifient des redevances d'abstraction réduites, des besoins en traitement diminués et une consommation d'énergie amoindrie. Troisièmement, elle accroît l'attractivité des investissements. Des stratégies hydriques claires et des gains d'efficacité mesurables rassurent les financiers et les assureurs quant à la bonne compréhension et gestion des risques opérationnels.
Les politiques publiques commencent à reconnaître cette dynamique : en France, le Plan Eau incite les acteurs industriels à adopter des pratiques circulaires et à investir dans l'efficacité. Parallèlement, la Stratégie européenne pour la résilience dans le domaine de l'eau redéfinit les exigences réglementaires, les incitations financières et les cadres opérationnels. Ensemble, ces deux initiatives tracent une vision claire et une feuille de route structurée. La mise en œuvre doit désormais occuper le devant de la scène.
Trois ans plus tard, le Plan Eau a amorcé un repositionnement de l'eau dans l'esprit des dirigeants industriels, la faisant passer d'une simple utilité à un actif stratégique. Ce changement de perspective est le socle de la compétitivité future. Il s'agit maintenant de capitaliser sur cet élan, avec une ambition accrue, une mise en œuvre accélérée et la conviction partagée que la maîtrise de l'eau n'est pas une contrainte à la croissance industrielle, mais l'un de ses plus puissants catalyseurs. Au cours de la dernière décennie, l'accès à une énergie propre et abordable a façonné le leadership industriel. Durant la prochaine, l'accès à une eau sécurisée, durable et abordable jouera un rôle tout aussi décisif.
La résilience hydrique mérite sa place dans les conseils d'administration, non pas comme une réponse lointaine à l'urgence climatique, mais comme un levier immédiat, mesurable et structurant de compétitivité et de souveraineté industrielle. Les décisions prises aujourd'hui détermineront si l'eau sera un frein à l'avenir industriel de l'Europe et de la France ou si elle contribuera à le sécuriser.
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