OPINION. « À Davos, un signal faible venu des entrailles du système » (Michel Santi)
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Jamie Dimon à Davos
reuters
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Jamie Dimon à Davos
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Par Michel Santi, économiste (*)
Nous n’avons pas vraiment cherché à avoir raison contre tous. Simplement tenté, au fil des années, de décrire un système économique et financier qui ne dysfonctionne pas par accident, mais par structure. Longtemps, ce type d’analyse fut perçu comme excessif et marginalisé.
Pourtant, il y a quelques jours à Davos, Jamie Dimon – patron de JPMorgan Chase, incarnation de Wall Street – a tenu un discours troublant. Pas la parole d’un militant, ni celle d’un économiste critique : celle d’un homme qui dirige la plus grande banque américaine. Qui ne s’est pas exprimé en moraliste, qui n’a pas invoqué la justice sociale. Dimon s’est exprimé en gestionnaire, en technicien de la croissance, ce qui rend son intervention d’autant plus significative.
Il a affirmé que des dépenses publiques ciblées, dirigées directement en faveur de ceux qui en ont besoin – les classes moyennes fragilisées, les travailleurs précarisés, les territoires désindustrialisés – stimuleraient la croissance au lieu de la freiner. Il a balayé les obsessions de « panique budgétaire », admettant que des hausses modestes d’impôts peuvent être justifiées, à condition que l’argent prélevé bénéficie réellement aux citoyens plutôt que de se dissoudre dans ce qu’il appelle le « trou noir » de Washington.
Qualifiant le Congrès américain de « marécage » dominé par quelque 17 000 groupes de lobbying, Dimon a reconnu que les banques et les grandes entreprises – son monde, en fait – font partie intégrante du problème.
Il a cité le CHIPS Act, loi de 52 milliards de dollars censée relancer l’industrie des semiconducteurs, devenue selon lui un dispositif hypertrophié, déformé par les intérêts particuliers, incapable de produire une véritable stratégie économique.
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C’est à cet instant précis que la modératrice (Zanny Minton Beddoes, The Economist) intervient pour lui couper la parole d’un « nous manquons de temps ».
Bien que rares, ces déclarations d’un personnage de l’envergure de Dimon tracent une ligne de fracture, dévoilant un système qui commence à douter de luimême – non par altruisme, mais par pragmatisme.
Que le patron de la première banque américaine admette que l’argent public doive être redistribué aux citoyens, que les lobbies étouffent la démocratie, que les politiques industrielles ne servent plus que des intérêts privés n’est pas anecdotique. C’est un aveu que ce système atteint ses limites – que ses propres gardiens commencent à en douter.
Nulle rupture spectaculaire pour autant, ni révolution intellectuelle. Plutôt un signal faible d’un malaise qui gagne désormais le cœur du système.
Depuis longtemps, nous fûmes très rares à décrire ces mécanismes de capture du politique par des intérêts privés, de concentration extrême des richesses, de privatisation des profits et de socialisation des pertes. Nos analyses furent systématiquement reléguées hors du champ central du débat, mais y reviennent aujourd’hui. Ce qui change n’est pas tant leur contenu que leur provenance.
Je n’ai jamais soutenu que le capitalisme devait être abattu, mais qu’il ne pouvait durablement fonctionner en l’état. Qu’un capitalisme fondé sur l’endettement comme moteur artificiel de la croissance, sur la concentration des ressources et sur la subordination du politique à la finance devient progressivement incompatible avec la démocratie. Qu’il engendre instabilité, ressentiment et perte de légitimité.
Il est difficile de se tromper sur la gravité du malaise.
Les travaux d’Hyman Minsky, entre autres, ont montré que l’instabilité n’est pas un accident du capitalisme financier, mais qu’elle en est une composante structurelle. Les crises, les bulles, les ajustements violents ne sont pas des anomalies extérieures, mais les sécrétions d’un modèle qui privilégie la rentabilité à court terme sur toute autre finalité.
Ce qui se joue n’est pas idéologique mais fonctionnel.
Davos est un lieu familier de ces constats. Les diagnostics les plus sévères y sont souvent formulés, généralement sans conséquence. On peut y dire presque tout, à condition que cela ne change rien. L’art du diagnostic sans remède, quoi. Cependant, la rapidité avec laquelle la parole de Dimon a été interrompue est révélatrice. Les limites du discours acceptable apparaissent soudain avec une clarté brutale, y compris lorsque c’est un dirigeant respecté de Wall Street qui affirme que l’argent devrait aller directement aux personnes, qu’il conviendrait que la croissance repose sur l’investissement réel plutôt que sur la rotation sans fin des lobbies.
Il n’y a pas de hasard : quand le système économique réserve la prospérité à une minorité tout en précarisant les classes moyennes, il sape les fondements mêmes de la démocratie libérale. Un système ne parvenant plus à orienter les ressources vers le bien commun – lorsqu’il en a les moyens – sape progressivement l’adhésion de ceux qu’il est censé servir. Il peut durer, est résilient, mais s’avère à la longue extrêmement fragile politiquement.
Nul ne doit crier victoire, car il s’agit là d’un signal d’alarme. Lorsque même ceux qui incarnent le système commencent à en douter publiquement, nous entrons dans une nouvelle phase, non d’effondrement, mais de perte de légitimité. Le système continue à fonctionner alors que plus personne n’y croit vraiment.
La question n’est donc plus de savoir si le système est en crise, mais si ses propres gardiens auront le courage de le réformer avant qu’il ne soit trop tard. Un capitalisme qui perd la confiance de ses élites est un capitalisme condamné à l’instabilité.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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