OPINION. « La France ou l’art de commenter sa propre chute »
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Xavier Dalloz
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Par Xavier Dalloz, Président de XD Consulting (*)
La France adore se souvenir de ce qu’elle a été pour éviter de regarder ce qu’elle est devenue. Elle invoque la Caravelle, le Concorde, Ariane, le nucléaire, les télécoms, comme on exhibe des photos de famille jaunies pour faire oublier l’état présent de la maison. Oui, nous avons été grands. Oui, nous avons été admirés. Oui, nous avons produit des ingénieurs, des savants, des bâtisseurs. Mais à force de vivre dans la commémoration de nos prouesses, nous avons fini par transformer la mémoire de la puissance en alibi du déclassement.
Car la vérité est là, brutale : la France n’est plus ce pays qui invente, produit, exporte et impose ses standards. Elle est devenue un pays qui commente, subventionne, réglemente et se console. Pendant que d’autres nations mènent la bataille de la puissance industrielle, technologique et commerciale, nous nous réfugions dans le récit flatteur de “l’écosystème”, des “talents”, des “pépites”, des “signaux encourageants”. Le vocabulaire est moderne ; l’impuissance, elle, est bien réelle.
Depuis des décennies, la France a fait un choix aussi confortable que funeste : croire qu’elle pouvait contourner le réel. Remplacer l’usine par le service. La production par la finance. L’effort par la redistribution. La stratégie par l’administration. Nous avons expliqué avec un sérieux imperturbable qu’un grand pays pouvait s’enrichir en désindustrialisant, en externalisant, en important davantage, tout en empilant les normes, les taxes et les discours sur la souveraineté. Le résultat est sous nos yeux : nous ne sommes pas entrés dans l’économie post-industrielle, nous avons simplement quitté l’économie de puissance.
Plus grave encore, la France s’est installée dans une position absurde et humiliante : celle d’un centre de coûts dans une chaîne de valeur dominée par d’autres, en particulier par les États-Unis devenus, eux, le centre de profits. Nous finançons la recherche publique, nous formons des ingénieurs de haut niveau, nous supportons les coûts sociaux, fiscaux, réglementaires et infrastructurels de la montée en compétence, puis nous laissons partir la valeur. Les idées naissent ici, les talents se forment ici, les démonstrateurs se construisent parfois ici ; mais les plateformes, les marchés, les standards, la captation des données, la distribution mondiale et les marges se concentrent ailleurs. Autrement dit, nous assumons une part croissante des coûts fixes de l’innovation pendant que d’autres encaissent l’essentiel des profits. Ce n’est pas simplement un affaiblissement économique ; c’est une organisation méthodique de notre dépendance.
Et voici maintenant que l’on voudrait nous vendre comme une renaissance ce qui ressemble trop souvent à un sursaut sous perfusion. Oui, des startups émergent. Oui, quelques entrepreneurs refusent encore de baisser les bras. Oui, des ingénieurs tentent de reconstruire ce que des décennies d’aveuglement ont détruit.
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Quelques réussites prometteuses ne font pas une stratégie nationale. Quelques levées de fonds ne compensent pas une base industrielle affaiblie. Quelques figures médiatiques ne transforment pas un pays désarmé en nation conquérante. Le problème français, ce n’est pas l’absence totale d’intelligence ou de talent ; c’est l’incapacité chronique à transformer l’excellence ponctuelle en puissance durable.
Le plus grave est peut-être ailleurs : la France ne se trompe plus seulement de combat, elle semble parfois avoir renoncé à l’idée même de combattre. Elle parle de souveraineté comme on parle d’un slogan. Elle multiplie les plans, les comités, les annonces, les priorités stratégiques, les “grandes causes” du moment. Mais elle n’assume ni la discipline, ni la constance, ni la brutalité du réel qu’exige une véritable reconquête industrielle. Car reconstruire une puissance productive suppose des choix clairs, des capitaux patients, une fiscalité cohérente, une culture du risque, une vision de long terme et surtout une volonté politique d’acier. Or nous préférons le plus souvent le compromis mou, la communication satisfaisante et la dépense compensatrice.
C’est là le cœur du mal français : nous continuons à parler comme une puissance alors que nous raisonnons comme une économie administrée du déclin. Nous voulons les avantages de la grandeur sans en accepter les contraintes. Nous invoquons l’innovation mais nous étouffons la croissance. Nous louons l’entreprise mais nous décourageons l’investissement. Nous célébrons les ingénieurs mais nous avons longtemps valorisé bien davantage l’intermédiation, la rente, la sécurité bureaucratique et la sophistication financière que la production concrète. Nous prétendons aimer l’industrie, à condition qu’elle ne dérange personne, qu’elle ne bouscule aucune habitude, qu’elle ne remette en cause aucun confort acquis.
La France n’est pas en train de réussir son réveil ; elle tente surtout d’éviter l’aveu de son affaissement. Elle n’a pas encore retrouvé le chemin de la puissance ; elle hésite encore entre le sursaut et la résignation. Elle admire ses startups mais tolère son déclassement industriel. Elle vante la réindustrialisation tout en restant prisonnière d’un modèle qui récompense davantage la circulation de l’argent que la création de capacités productives. Elle rêve de souveraineté tout en acceptant dépendances, retards et fragilités.
Le drame, au fond, n’est même plus le décrochage. Le drame, c’est l’accoutumance au décrochage. C’est cette manière très française de baptiser “transition” ce qui relève parfois du recul, d’appeler “mutation” ce qui ressemble à une abdication, et de présenter comme une stratégie d’avenir ce qui n’est souvent qu’une gestion polie du renoncement. À force de préférer le récit à l’action, la consolation à la conquête et l’affichage à la puissance, la France risque moins la défaite que quelque chose de pire : l’habitude de perdre.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est directeur international de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres.
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