OPINION. « Notre compétitivité est la condition de toute redistribution »
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Marie-Pierre de Bailliencourt
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Par Marie-Pierre de Bailliencourt, directrice générale de l'Institut Montaigne
“Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes”, disait Bossuet. Comment vouloir redistribuer des richesses si nous ne les créons pas ? Et comment créer des richesses dans un monde ouvert quand nous sommes plus lents, plus chers, plus empêchés ?
Dans son audition devant le Sénat en mars 2025, Florent Menegaux, le patron de Michelin, rappelait nos écarts de compétitivité : sur une base de coût de 100 en Asie, nous sommes à 191 en Europe. Pire, l’écart qui n’était que de 34 points en 2019 a triplé en 5 ans. En cause : le prix élevé de l’énergie industrielle, le poids des contraintes réglementaires et administratives, le coût du travail, notamment qualifié, qui favorise les délocalisations et la lenteur d’adaptation aux nouvelles technologies. A cette pression mondiale s’ajoutent des distorsions au sein même de l’Europe : la fiscalité de production pesant sur les entreprises françaises atteint 470 milliards d'euros, soit 18% du PIB, contre 14% en Italie et 10% en Allemagne.
Le cas de ces impôts de production, ceux qui s’appliquent aux entreprises avant la prise en compte de leurs bénéfices, est en effet emblématique. Le baromètre annuel consacré à ce sujet par l’Institut Montaigne et Forvis Mazars témoigne de l’inventivité du législateur qui a créé quelque 135 dispositifs d’impôts de production. En France, leur poids, rapporté au PIB, est trois fois supérieur à la médiane des pays comparables ; leur seule constante est celle de leur instabilité. L’impact sur l’investissement est particulièrement délétère, chacun sachant combien la visibilité est nécessaire à la prise de risques.
Cette fiscalité incapacitante ne profite pas à notre avenir. Elle est, de manière croissante, consacrée à nourrir un modèle de protection sociale que le vieillissement de notre population rend insoutenable. C’est ainsi que plus d’un quart des impôts de production sont affectés au seul financement des retraites au lieu de servir notre innovation et notre compétitivité. Nous continuons à affaiblir les seuls acteurs capables de créer des emplois sur notre territoire, les seuls capables de créer de la richesse. Nous oublions trop souvent que le bon fonctionnement de notre appareil de production est la condition de toute redistribution. Il nous faut rapidement renouer avec la prospérité pour éviter l’effondrement de la solidarité.
La question fiscale est majeure, mais elle n’est pas isolée. Au vu de notre démographie vieillissante et de notre modèle social, notre coût du travail restera élevé. Mais il ne peut à lui seul pallier au manque de courage de nos responsables politiques qui font de l’impôt la réponse automatique à tout problème de finances publiques. Il nous faut raisonner autrement. Il nous faut considérer les choses sous un angle nouveau.
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Réengager la valeur travail comme vecteur d'émancipation et de prospérité est la condition première. Une économie du temps libre ne peut tenir face à des puissances concurrentes qui travaillent plus et plus longtemps que nous.
Décider de ce que nous voulons être : des consommateurs submergés par des marchandises asiatiques massivement subventionnées et portées par un marketing comportemental addictif (27 millions de Français achètent compulsivement des vêtements sur les plateformes chinoises dont un tiers sont jetés avant même d'être portés !) - ou des créateurs d’une richesse made in France construite à partir de notre innovation et de notre singularité ? Notre obsession du pouvoir d’achat ignore les effets induits et pourtant de plus en plus concrets : fermeture d’usines, désertification commerciale, dépendances accrues, disparition de filières structurantes (textile, agroalimentaire, chimie, électronique, automobile … ) ; une boucle vicieuse qui maintient les salaires à un faible niveau et entretient les inquiétudes liées au pouvoir d’achat. Le déficit commercial de l’UE par rapport à la Chine a doublé en 10 ans pour dépasser 360 milliards d’euros en 2025. Au nom du pouvoir d’achat, nous abandonnons des pans entiers de notre souveraineté.
Organiser notre action, aux niveaux pertinents de l’impact recherché. En France, par une fiscalité qui encourage l’innovation et la prise de risque, qui s’intéresse au passage à l'échelle de nos start-ups et à la résilience de nos PME, qui accompagne le développement de nos grands groupes, locomotives de filières entières et stabilisateurs du marché mondial. En Europe, en consolidant les capitaux nécessaires à l’investissement productif, en révisant un libre-échange par trop naïf et en favorisant un environnement normatif qui accroît sa compétitivité et facilite une réindustrialisation innovante et responsable.
L’actualité iranienne nous redit combien nos dépendances - même marginales - sont coûteuses et combien il est nécessaire d'anticiper les choses. La France doit redevenir une nation avec une vision qui la dépasse, une ambition qui la rassemble et une stratégie qui la rassure.
Recouvrer notre compétitivité : la tâche n’est pas impossible. Nous savons tous ce qu’il convient de faire, en terme de travail, en terme de fiscalité, en terme de dépense publique, en terme d'innovation. Cela exige simplement un changement de regard, le courage de dire et celui de faire. Si nous restons prisonniers de nos illusions, nous ne pourrons plus défendre notre modèle républicain : la Fraternité sera la première victime.
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