OPINION. « Audiovisuel public: démolir ou assumer enfin un pilier de l’Etat? »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Le rapport de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public aura eu un mérite inattendu : transformer un sujet technique en champ de bataille politique. Rarement un document aura suscité un tel emballement, révélant moins des révélations inédites qu’une obsession collective. À force de procès, une question simple finit par s’imposer : veut-on encore d’un audiovisuel public en France, ou cherche-t-on à l’affaiblir méthodiquement sans jamais l’assumer ?
Car oui, le rapport pointe des failles réelles. Sur la gouvernance, sur le modèle économique sous tension, ou sur les orientations éditoriales. Il serait absurde de les nier. Mais réduire l’audiovisuel public à ces critiques revient à passer à côté de l’essentiel. Ce débat, tel qu’il est posé aujourd’hui, est biaisé. Il confond imperfections d’un système lourd et remise en cause de sa raison d’être.
L’audiovisuel public n’est pas un luxe. Il est une mission régalienne au sens moderne du terme. Informer, structurer le débat, garantir un accès à la culture et à l’information sur l’ensemble du territoire, y compris là où le marché ne va pas, relève directement de la responsabilité de l’État. Ce que certains présentent comme un coût est en réalité un investissement démocratique.
Les 4 milliards d’euros annuels régulièrement brandis comme un argument massue méritent d’être replacés dans leur contexte. Ils représentent un choix politique, comparable à celui fait par d’autres grandes démocraties. A la BBC, le budget dépasse les 8 milliards d’euros. Personne, outre-Manche, ne réduit cette question à une simple ligne comptable. Parce que l’enjeu est ailleurs : il s’agit de souveraineté informationnelle et culturelle.
Et c’est précisément là que le débat français dérape. À force de tout ramener à la dépense, on oublie la fonction. Une antenne régionale en Bretagne, parfois jugée coûteuse, ne se mesure pas uniquement en rentabilité. Elle participe à l’aménagement du territoire, à la cohésion sociale, à la visibilité de réalités locales que le privé ignore ou marginalise. Supprimez-la, et vous ne faites pas une économie. Vous créez un désert informationnel.
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Faut-il pour autant sanctuariser le système tel qu’il existe ? Évidemment non. La crise de confiance est certes réelle et doit être traitée. L’exigence d’impartialité, la transparence des décisions, la clarification des missions sont indispensables. Mais réformer n’est pas démanteler. Et c’est toute la confusion actuelle.
Car derrière certaines critiques, se dessine une tentation plus radicale : celle de substituer progressivement le privé au public. Comme si la pluralité des chaînes suffisait à garantir le pluralisme des idées. Comme si la logique d’audience et de rentabilité pouvait remplacer une mission d’intérêt général. Cette vision est non seulement naïve, elle est dangereuse.
L’irruption de nouveaux acteurs, notamment sous l’impulsion de Vincent Bolloré, a incontestablement rééquilibré le paysage médiatique en introduisant des lignes éditoriales plus affirmées. C’est un fait. Mais ce rééquilibrage ne dispense pas l’État de son rôle. Il le rend au contraire encore plus nécessaire, dans un environnement où l’information est fragmentée, polarisée et parfois instrumentalisée.
C’est là tout le paradoxe français. Au moment où l’audiovisuel public est le plus contesté, il est aussi l’un des derniers espaces capables de proposer une offre structurée, accessible à tous, sans logique purement commerciale. Moins dominant qu’hier, mais toujours indispensable.
La portée réelle du rapport parlementaire doit être interrogée. Il ne tranche rien, ne propose pas de vision claire, mais il a ouvert une boîte de Pandore. Celle d’un débat où tout devient possible, y compris le pire. À savoir un affaiblissement progressif, par petites touches, sans décision assumée.
Or, la question mérite mieux que des ajustements techniques ou des arbitrages budgétaires. Elle appelle un choix politique clair. Soit la France assume un audiovisuel public fort, réformé, exigeant, au service de l’intérêt général. Soit elle organise, consciemment ou non, son effacement au profit d’acteurs privés qui, par nature, répondent à d’autres logiques.
Dans un monde saturé d’informations, où la bataille des récits est devenue centrale, renoncer à un audiovisuel public solide reviendrait à abandonner un levier essentiel de cohésion et de souveraineté. La question n’est donc pas de savoir combien il coûte, mais ce que coûterait son affaiblissement.
Reste à savoir ce que produira réellement ce rapport. Servira-t-il de point de départ à une refondation ambitieuse, ou de prétexte à un détricotage progressif ? Comme souvent, tout dépendra du courage politique.
Et c’est peut-être là, au fond, le véritable sujet.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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