OPINION. « Iran : la revanche indirecte » (Michel Santi)
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Le drapeau iranien flotte devant le siège de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), à Vienne, en Autriche. /Photo prise le 1er mars 2021/REUTERS/Lisi Niesner - Le drapeau iranien flotte devant le siège de l'Agence internationale de...
La guerre de douze jours de juin 2025 n’a pas détruit la menace iranienne. Elle l’a transformée.
Par Michel Santi, économiste (*)
L’Iran est aujourd’hui plus faible militairement, plus isolé diplomatiquement, mais aussi plus convaincu qu’il doit restaurer sa crédibilité par d’autres moyens. Ce paradoxe — affaiblissement matériel et radicalisation stratégique — est la véritable conséquence du conflit. Et c’est lui qui rend la région plus instable.
La séquence de 2025 a brisé une illusion à Téhéran : négocier ne protège pas, rester sous le seuil nucléaire n’empêche pas la frappe, riposter de façon mesurée expose à l’humiliation. Pour un régime fondé sur la résistance, la retenue cesse alors d’être une option viable. Elle devient une vulnérabilité.
L’Iran ne peut pas battre Israël ou les États-Unis dans une guerre conventionnelle. Mais précisément parce qu’il le sait, il n’a aucun intérêt à rester dans ce cadre. La logique qui émerge est celle du contournement : missiles, proxies, pression maritime, cyber. Une stratégie d’érosion plutôt que de confrontation frontale, mais une stratégie plus difficile à dissuader.
Les contraintes internes ne corrigent pas cette dynamique. Elles la compliquent. Rivalités de factions, crise économique et mécontentement social limitent une guerre ouverte, mais abaissent aussi le seuil d’actions indirectes. Dans un système fragmenté, chaque centre de pouvoir cherche à prouver sa fermeté, parfois par des initiatives déniables qui accroissent le risque d’incident.
L’environnement régional n’offre pas davantage de garde-fous clairs. La Chine privilégie la stabilité énergétique mais peut renforcer les capacités iraniennes. La Russie voit dans la tension un levier stratégique contre l’Occident. Quant à l’idée d’une alliance structurée Israël-Arabie saoudite, elle reste incertaine : coordination ponctuelle possible, architecture durable improbable. Les monarchies du Golfe oscillent entre rivalité et gestion de crise, tandis que la Turquie ajoute une couche supplémentaire d’ambiguïté.
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Dans ce contexte, une guerre asymétrique iranienne est contenable localement mais difficilement neutralisable. Elle prospère dans les zones grises où les coalitions sont fragiles, les intérêts divergents et la responsabilité diffuse. Le risque n’est pas une guerre majeure planifiée, mais une accumulation d’incidents alimentés par la quête de crédibilité de chaque acteur.
Comparer l’Iran à d’autres puissances humiliées éclaire la dimension psychologique de la crise, mais la République islamique possède un avantage singulier : une culture stratégique façonnée par la patience, l’attrition et l’usage du proxy. Elle ne cherche pas la revanche spectaculaire, mais la restauration progressive de sa dissuasion. Une dynamique moins visible, mais potentiellement plus déstabilisatrice.
La guerre de 2025 a donc produit une stabilité trompeuse. L’Iran a perdu des capacités, mais gagné une conviction : sa survie passe par une posture plus dure et plus imprévisible. Or, lorsqu’un régime se sent vulnérable tout en refusant la capitulation, il privilégie des stratégies indirectes qui échappent aux mécanismes classiques de dissuasion.
L’Occident peut voir dans 2025 une victoire tactique. Mais la question stratégique demeure : comment gérer un adversaire affaibli qui refuse la défaite et adapte son mode d’action ? Un Iran plus faible n’est pas un Iran neutralisé. C’est un Iran plus enclin à tester les lignes rouges et à exploiter les fractures régionales.
La région ne vit pas une paix consolidée, mais une pause armée. Et le danger n’est pas la puissance iranienne en tant que telle, mais la combinaison plus instable de sa vulnérabilité, de sa fragmentation interne et d’un environnement régional incapable de la contenir pleinement.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.