OPINION. Michel Santi : « L’avenir n’attend pas »

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Par Michel Santi, économiste (*)
Dans un monde où l’intelligence artificielle et la robotique redessinent les contours du travail humain, le lauréat du Nobel d’économie Daron Acemoglu propose une vision nostalgique.
Réformes fiscales pour décourager une automatisation excessive, consultation obligatoire des salariés avant la validation et le déploiement des innovations. Une tentative, en somme, de dompter le flux technologique.
En réalité, une lutte contre un courant irrésistible, revenant à tenter de retenir l’océan avec une digue de sable. Le postulat est certes noble, consistant à ralentir l’autoroute technologique au nom d’un idéal de protection sociale.
Acemoglu évoque une « automatisation excessive », comme s’il existait un thermostat du progrès technologique, un curseur géré par un ministère quelconque qui fixerait la quantité d’innovation tolérable.
Qu’est-ce que l’automatisation « excessive » ? Qui le détermine ? Selon quels critères ?
Les technologies ne suivent pas un calendrier administratif, mais des courbes d’apprentissage, des effets d’échelle, des externalités positives. Taxer une transition ne la rend ni juste ni intelligente, mais assurément coûteuse, lente et inefficace. En fait, Acemoglu propose tout bonnement de baisser la productivité marginale du capital pour maintenir artificiellement celle du travail. Diamétralement à l’inverse de ce qu’a toujours réclamé le progrès économique.
Demandons à un marathonien de courir avec un sac de sable afin de laisser une chance aux marcheurs.
Né en 1900, Acemoglu aurait-il taxé les moteurs dépassant les vitesses adaptées aux chevaux, renforcé les syndicats de palefreniers afin de leur distribuer une part des gains de productivité des voitures ?
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L’avènement de l’automobile a en effet balayé l’industrie équestre, retirant des routes des millions de chevaux, privant d’emploi des millions de palefreniers, de forgerons et de voituriers. Acemoglu aurait-il plaidé pour des taxes sur les moteurs thermiques afin de limiter leur vitesse à un « rythme chevalin » (10 km/h), pour des consultations obligatoires avec les éleveurs de chevaux avant tout lancement de Ford T, pour un renforcement des syndicats d’éleveurs afin de capter les gains de productivité des « nouvelles machines » ?
La proposition d’exiger une consultation préalable des travailleurs à propos de tout déploiement technologique est une des idées les plus aberrantes d’Acemoglu, et consisterait à mettre en place des comités d’évaluation internes, des procédures de validation interminables, des mécanismes de veto implicites, bref une bureaucratisation généralisée de l’innovation.
Imagine-t-on les dactylographes votant sur l’adoption des ordinateurs ? Les archivistes validant l’arrivée des bases de données ? Les projectionnistes de cinéma approuvant la vidéo numérique ? À travers les âges, aucune innovation majeure n’aurait survécu à un tel processus.
L’automatisation n’est pas un choix politique ou une mode passagère : c’est une force gravitationnelle propulsée par la concurrence mondiale, par les avancées exponentielles en IA, enfin par la quête effrénée de profits. Essayer de la décourager par des taxes ou par des consultations obligatoires serait comme imposer des amendes aux marées afin qu’elles montent moins vite.
Le travail humain est économiquement sacré, jusqu’au moment où il ne l’est plus. Et appliquer un modèle industriel à une économie post-travail revient à tenter de réguler internet à l’aide du Code des postes et télécommunications.
Quand le véritable enjeu – le seul – est de garantir un revenu et une stabilité sociale dans un monde où l’automatisation produit une richesse colossale avec très peu de travail humain.
Le bouleversement du mode de distribution de la valeur exige un revenu universel ou son équivalent fonctionnel, une fiscalité reposant davantage sur les flux de valeur que sur l’emploi, des mécanismes de participation aux gains de productivité du capital automatisé, un système éducatif centré sur la créativité, l’analyse, la culture générale, et pas sur la compétition avec les machines.
Le Nobel regarde le travail, quand c’est la société, elle, qui m’intéresse. Il appelle de ses vœux un futur qui ralentisse et oppose le progrès à la justice sociale.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.