OPINION. « Intelligence artificielle : un alibi pour licencier ou un catalyseur pour repenser le travail ? »
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Christophe Aulnette
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Par Christophe Aulnette, Senior Advisor (*)
L’inquiétude grandit face à la déferlante de l’intelligence artificielle. Et pour cause ! Son déploiement effectif permet aux salariés d’éprouver, avec un mélange de fascination et de crainte, ce que ces technologies sont capables de faire à leur place. Et à certaines entreprises de supprimer des emplois. On évalue ainsi à 150 000 le nombre d’emplois perdus dans la tech mondiale en 2025 et la France n’y échappe pas, d’IBM à Microsoft en passant par Amazon. Ces signaux nourrissent un sentiment diffus de vulnérabilité : derrière la promesse de progrès, se dessine aussi une logique de réduction.
D’autant plus qu’un autre phénomène s’installe : le ralentissement des embauches, notamment pour les jeunes diplômés et les seniors. Deux générations différentes, mais confrontées à une même réalité : la peur d’être écartées d’un marché du travail que l’IA redessine à grande vitesse. La situation de ces générations est pourtant équivoque. Les seniors peuvent faire valoir leur expérience pour « dompter » ce que produit l’IA. Les jeunes, en véritables « digital natives », peuvent faire valoir leur capacité à s’approprier les outils IA.
Cette nouvelle étape d’automatisation des tâches humaines ne conduit donc pas inexorablement à des suppressions de postes mais elle pose, pour chacun, une question existentielle : que restera-t-il de ma contribution, de mon rôle, de ma valeur ? Réduire les coûts et améliorer l’efficacité est un objectif légitime dans une économie capitaliste. Mais limiter l’impact de l’IA à cette seule dimension économique, c’est passer à côté de sa puissance transformationnelle. Car cette nouvelle disruption peut être bien plus qu’un outil de productivité et un argument pour réduire les effectifs : elle peut redéfinir notre rapport au travail.
La valeur des gains de productivité que l’IA engendre dépendra de la manière dont nous les réinvestissons.
Alléger la bureaucratie et renforcer le terrain : qui regretterait la suppression de tâches administratives, de reporting ou de compilations de données ? Personne ! Les salariés concernés peuvent être réaffectés vers des missions à valeur humaine — accompagnement, relation client, proximité avec les usagers, selon les secteurs. C’est là que se crée le lien, la qualité et la différence. L’IA ne doit pas remplacer le travail des femmes et des hommes, mais redonner du sens à leur travail.
Découpler croissance et volume d’emploi : l’une des grandes promesses de l’IA est de dissocier la création de valeur du nombre d’heures travaillées. Cette évolution ouvre la voie à de nouveaux modèles : temps partiel choisi et mieux rémunéré, travail flexible mais reconnu, montée en compétence permanente. L’enjeu n’est plus de “travailler plus”, mais de travailler mieux et autrement, sans sacrifier le revenu ni la dignité.
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Partager équitablement les gains de productivité : pour que cette transformation soit durable, il faut un pacte de répartition clair : les gains générés par l’IA doivent être partagés entre l’investissement, la formation, les salaires et les dividendes. C’est aussi à cette condition que l’IA deviendra un levier de progrès collectif, et non un nouvel outil de concentration des richesses.
Nos sociétés manquent de main-d’œuvre, mais sont réticentes à accroître l’immigration. L’IA ouvre des perspectives en permettant de produire plus sans croître nécessairement démographiquement, tout en valorisant davantage le travail humain. C’est une opportunité rare : une technologie capable de concilier compétitivité, équilibre social et efficacité économique, à condition d’en faire un projet collectif plutôt qu’un simple levier d’optimisation financière.
L’IA va inéluctablement transformer le travail en profondeur. Il serait vain de vouloir empêcher son développement et le défi n’est donc pas de sauver les emplois actuels, ni de tenter d’optimiser l’existant. Parce que le travail reste au cœur du lien social (c'est par lui qu'on contribue, qu'on trouve sa place, qu'on participe à un projet commun), nos sociétés doivent être capables de se repenser à l’ère de l’IA. Un tel débat ne peut être laissé aux Big Tech ou aux directions financières. Il engage notre modèle social, notre conception du progrès et notre vision du travail. Comment garantir que les gains de productivité profitent à tous ? Comment accompagner les transitions professionnelles ? Comment préserver la cohésion sociale dans une économie où les machines progressent plus vite que les hommes ? Ces questions ne sont pas des questions techniques, elles dessinent les contours d’un choix de société, dont les partis politiques comme les partenaires sociaux doivent se saisir ! Et vite !
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(*) Christophe Aulnette, personnalité du monde économique reconnue pour sa compréhension des enjeux de la tech et du futur du travail, a construit son parcours entre directions d’entreprises et accompagnement stratégique. Diplômé de Télécom Paris, il passe près de vingt ans chez Microsoft, où il occupe notamment la présidence de Microsoft France puis la direction de la zone Asie du Sud. Il dirige ensuite Altran Technologies et devient directeur général de Netgem, acteur des solutions IPTV. Aujourd’hui senior advisor, il accompagne dirigeants et start-ups dans leurs projets de transformation numérique. Observateur attentif des mutations du travail, il intervient régulièrement sur les questions d’innovation ou d’organisation du travail. Son expérience internationale et sa vision des usages technologiques en font une voix reconnue pour penser les défis économiques et sociaux de demain. Il est également l’auteur du livre Le jour où j’ai quitté Bill Gates (éd. Novice).
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