OPINION. « Le CESEC : l’Europe de l’énergie, de la dépendance à la gouvernance des interdépendances »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, Analyste soft power
Le 24 octobre, la Direction générale de l’énergie (DG ENER) a annoncé la nomination de Klaus-Dieter Borchardt, ancien directeur général adjoint de la DG ENER, au poste de coordinateur pour l’interconnexion énergétique de l’Europe centrale et du Sud-Est. Il aura pour mission de superviser les interconnexions, le cadre réglementaire et la mise en œuvre des projets d’intérêt commun. Lancé par la Commission européenne en 2015, le CESEC réunit les ministres de l’énergie d’Europe centrale, du Sud-Est et des Balkans occidentaux autour d’un objectif : intégrer les réseaux gaziers et électriques, moderniser les infrastructures et favoriser les énergies renouvelables. La création d’un coordinateur européen pour le CESEC traduit une évolution majeure : ce qui était un groupe de coordination technique devient une instance politique chargée d’articuler les interconnexions régionales et d’accélérer l’intégration énergétique du Sud-Est européen au marché intérieur. Renforcé à partir de 2023, dans le cadre du plan REPowerEU et du Green Deal, le CESEC figure désormais parmi les quatre High Level Groups régionaux chargés de coordonner les infrastructures énergétiques transfrontalières. Réunis à Athènes en janvier 2024, les ministres de l’énergie des pays membres ont salué l’achèvement de plusieurs projets d’interconnexion et adopté de nouveaux plans d’action sur l’électricité, le gaz et les énergies renouvelables
Depuis la guerre en Ukraine, l’Europe a redéfini son rapport à l’énergie. La Norvège, l’Algérie, les États-Unis, le Qatar ou encore l’Azerbaïdjan sont désormais devenus des partenaires clés, tandis que de nouveaux corridors énergétiques — en Grèce, Bulgarie, Roumanie ou Croatie — assurent l’acheminement de ces ressources vers le reste du continent. Ces interconnexions, soutenues par le CESEC et le mécanisme Connecting Europe Facility, constituent le socle d’une résilience énergétique partagée. Mais la logique ne s’arrête pas au gaz : une partie des nouvelles interconnexions est conçue hydrogen-ready et plusieurs corridors H2 — notamment le projet South-East European Hydrogen Corridor (SEEHyC) reliant la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Tchéquie à l’Allemagne, ou le Central European Hydrogen Corridor (CEHC) via l’Ukraine— sont à l’étude, avec des conversions ciblées de réseaux gaziers envisagées. L’Union européenne construit ainsi les artères d’un système énergétique plus souple, où la dépendance à une source unique est remplacée par une maîtrise des flux multiples et s’accompagne d’une diversification des approvisionnements.
Comme l’a montré la politologue Susan Strange dans States And Markets, la véritable puissance appartient à ceux qui maîtrisent la mise en circulation et les conditions d'accès aux ressources brutes.
Les politologues Keohane et Nye ont prolongé cette réflexion en montrant que la puissance moderne repose sur la maîtrise des flux. Autrement dit, dans un monde interdépendant, la force d’un État réside également dans sa capacité à organiser, orienter et réguler leur circulation.
L’Union européenne applique aujourd’hui ce principe sans toujours le formuler explicitement : elle ne cherche plus à s’extraire des dépendances mondiales, mais à en contrôler les conditions. Elle construit ainsi une puissance qui repose moins sur la domination que sur la gestion des interdépendances. Les travaux plus récents d’Henry Farrell et Abraham Newman, dans Weaponized Interdependence, ont démontré que les États les plus puissants sont désormais ceux qui maîtrisent les choke points”, ces points névralgiques par lesquels transitent les flux énergétiques, financiers, numériques ou logistiques.
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C’est précisément sur ce terrain que se déploie le pouvoir structurel européen : en sécurisant ses chaînes d’approvisionnement, en renforçant ses interconnexions énergétiques et en régulant les données, l’Union transforme la dépendance en levier d’influence et de résilience. Cette logique illustre ce que l’on peut qualifier de soft power normatif : la capacité d’influencer le reste du monde en diffusant ses propres règles du jeu — qu’il s’agisse des standards énergétiques, des exigences environnementales ou des cadres de régulation des données.
Selon l’Elcano Global Presence Index 2024, qui mesure la projection internationale des États à travers leurs dimensions économique, militaire et de soft presence — c’est-à-dire l’ensemble des leviers d’influence non coercitifs tels que la technologie, la science, la coopération ou le climat —, l’Union européenne affiche une présence globale inférieure à celle de l’Amérique du Nord (3 462 contre 3 935). Sa puissance de projection repose à 65 % sur l’économie, 11 % sur le militaire et 24 % sur le soft, dont les principaux vecteurs sont l’investissement, la coopération et la régulation technologique. Ce modèle traduit un soft power normatif : une capacité à structurer l’ordre international par la norme, la régulation et la coordination multilatérale plutôt que par la force (hard power) ou l’influence (soft power). La principale variable de projection mondiale de l’Union européenne reste l’investissement. Les investissements représentent près de 39 % de la présence globale européenne, contre seulement 1 % pour l’énergie et 10 % pour les exportations manufacturières. La puissance de l’Europe repose sur ce qu’elle fait circuler. Elle est d’abord une puissance de flux — d’interdépendances financières, commerciales et normatives — qui projette son influence par la régulation, l’investissement et la coopération. Dans un monde d’interdépendances, la souveraineté se mesure désormais à la capacité de gouverner les dépendances. Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas tant de s’en affranchir que de continuer à en maîtriser les flux.
Ce modèle, que l’Europe met en œuvre dans le domaine énergétique, peut et doit s’appliquer à d’autres secteurs stratégiques. Dans la santé et le biomédical, l’Union européenne vise à sécuriser et relocaliser les chaînes critiques afin de garantir l’autonomie sanitaire du continent, comme le prévoit la Critical Medicines Alliance pilotée par HERA. Dans les technologies — intelligence artificielle et semi-conducteurs —, elle doit affirmer une diplomatie des standards (AI Act et processus de normalisation CEN/CENELEC), déployer le Chips Act pour renforcer la résilience industrielle, et bâtir des alliances équilibrées — notamment à travers le Trade and Technology Council (UE–États-Unis) et le partenariat numérique UE–Japon — afin de réduire sa dépendance aux puissances technologiques.
La souveraineté européenne ne s'affirmera pas contre les dépendances, mais à travers leur gouvernance.
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Sources - Kadri Simson, Speech at the CESEC Ministerial Meeting, Athens, January 2024 – déclaration officielle de la Commissaire européenne à l’Énergie. - https://energy.ec.europa.eu/topics/infrastructure/central-and-south-eastern-europe-energy-connectivity-cesec_en - https://energy.ec.europa.eu/topics/infrastructure/high-level-groups/central-and-south-eastern-europe-energy-connectivity_en - https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A52022DC0230 - Susan Strange, States and Markets: An Introduction to International Political Economy, London, Pinter Publishers, 1988. - Robert O. Keohane & Joseph S. Nye, Power and Interdependence: World Politics in Transition, Harvard University Press, 1977. - Henry Farrell & Abraham L. Newman, Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion, International Security, vol. 44, no. 1, 2019. - Real Instituto Elcano, Elcano Global Presence Index 2024 Report, Madrid, juin 2024. - European Commission / HERA, Critical Medicines Alliance, 2024. - European Commission, Artificial Intelligence Act (AI Act) – Regulation (EU) 2024/1689 of 12 July 2024. - European Commission, European Chips Act, Regulation (EU) 2023/1781 of 21 September 2023.
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