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Idées & Débats

OPINION. « Les Nations unies face à la redéfinition politique de l’efficacité »

latribune.fr

Publié le 16 avril 2026 à 07:10

Véronique Chabourine

Véronique Chabourine

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique 

Le 20 mars 2026, l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Mike Waltz, appelait à des fonds « utilisés de manière plus efficace » et à une organisation capable de « produire davantage de résultats », tout en conditionnant son financement à ces exigences. Derrière cette position se dessine une redéfinition plus profonde : celle des critères mêmes de l’efficacité, désormais mobilisés comme un instrument politique.

Depuis le 11 avril, l’Iran place la question d’un droit de péage dans le cadre des discussions autour du détroit d’Ormuz, une mesure largement contestée au regard du droit international de la mer et du principe de libre navigation. Alors que les négociations entre Washington et Téhéran et les déclarations politiques dominent le récit, l’Organisation maritime internationale, agence des Nations unies, travaille déjà à la mise en place d’un mécanisme approprié afin de garantir la sécurité du transit et d’organiser la reprise progressive de la navigation. L’ONU avait déjà joué un rôle central dans la réouverture sécurisée des routes maritimes ukrainiennes en 2022, avec la mise en place de l’Initiative céréalière de la mer Noire, négociée avec la Turquie.

Dans un discours prononcé en mars, l’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Mike Waltz, appelle à des fonds « utilisés de manière plus efficace » et à une organisation capable de « produire davantage de résultats », tout en conditionnant son financement à ces exigences. Il souligne notamment que le budget de l’ONU a quadruplé en vingt-cinq ans sans que les progrès en matière de paix et de sécurité soient comparables. Le financement est désormais conditionné à des résultats mesurables, à une réduction des coûts et à une rationalisation des missions. Du côté des Nations unies, la réponse se situe sur un autre plan. Dans un discours prononcé fin mars, le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, souligne la nécessité de renforcer la cohérence du cycle des mandats, d’améliorer la coordination et de réduire les duplications, afin de mieux utiliser les ressources et d’orienter davantage le système vers des résultats et une plus grande redevabilité, dans le cadre de l’initiative UN80.

L’exigence d’efficacité n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par la contrainte des ressources publiques, des niveaux d’endettement élevés, une pression accrue des opinions en matière de redevabilité, ainsi que par l’intensification de la concurrence entre puissances pour l’accès aux ressources stratégiques. Cette logique a été portée à l’extrême — et largement médiatisée — notamment par l’administration américaine, à travers la mise en avant d’outils de rationalisation de l’action publique comme le Department of Government Efficiency. Si l’on suit la logique d’efficacité promue par certains États, celle-ci tend à s’imposer comme un critère central, privilégiant des résultats visibles et mesurables. Cette logique d’efficacité et de retour sur engagement, de plus en plus transactionnelle, s’étend désormais à des domaines qui relevaient historiquement d’autres rationalités, notamment l’aide au développement et l’action humanitaire, de plus en plus appréhendées à travers des logiques d’impact mesurable et de retombées économiques. Comme le montrent les données des Nations unies, ces engagements s’inscrivent également dans des dynamiques économiques concrètes : en 2023, l’ONU a ainsi passé pour près de 669 millions de dollars de commandes en France, faisant du pays l’un de ses principaux fournisseurs, aux côtés notamment des États-Unis et de plusieurs grandes économies européennes. Certaines entreprises françaises figurent d’ailleurs parmi les partenaires récurrents des agences onusiennes, comme Nutriset, Sanofi ou Cepheid, illustrant l’imbrication croissante entre action humanitaire et retombées économiques.

Les réductions de financements engagées au nom de l’efficacité produisent des effets immédiats et massifs. Selon l’OCDE, l’aide publique au développement a reculé de 23 % en 2025, avec une baisse de 12,7 % de l’aide multilatérale et de 27 % des contributions de base au système des Nations unies. Selon les Nations unies, jusqu’à 32 millions de personnes pourraient perdre l’accès à des services de santé essentiels. Dans de nombreux contextes, ces coupes se traduisent concrètement par la fermeture de structures de santé, l’arrêt de programmes alimentaires ou l’interruption de services essentiels. 

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Mais cette redéfinition ne relève pas d’un simple ajustement technique ou budgétaire : elle traduit une appropriation politique du terme d’efficacité, devenu un critère de légitimité et, in fine, un marqueur de puissance. Définir ce qui est “efficace” relève d’une puissance normative et structurelle : c’est fixer les règles qui organisent les flux et hiérarchisent les acteurs. Comme l’ont montré les politologues Barnett et Finnemore, les catégories d’évaluation ne sont pas neutres : en définissant ce qui constitue une action “efficace”, les États contribuent à structurer et hiérarchiser l’action internationale. L’efficacité devient alors moins un critère d’évaluation qu’un levier politique. Elle devient un outil de justification de la priorisation et de l’allocation des ressources. Or cette efficacité fait déjà l’objet d’évaluations structurées : le réseau MOPAN apprécie la performance des organisations multilatérales à partir d'indicateurs standardisés portant sur leur gouvernance, leurs ressources et leurs résultats. Les États disposent d’un avantage décisif : ils contrôlent à la fois les ressources, les indicateurs dominants et le récit qui en est fait. Les Nations unies, à l’inverse, ne sont ni dépourvues d’indicateurs ni d’évaluations, mais n’en maîtrisent pas la définition dominante, largement façonnée par les États. Si une partie de leurs ressources repose sur des contributions obligatoires, une part essentielle de leur action dépend de financements volontaires, que les États peuvent orienter, conditionner ou réduire, influençant ainsi les critères mêmes d’appréciation de l’efficacité.

À travers la réforme UN80, les Nations unies ont engagé une adaptation progressive de leur fonctionnement, fondée sur une rationalisation et une meilleure coordination. Ces dynamiques s’inscrivent dans un temps long, celui du compromis et de l’ajustement progressif des équilibres internationaux. Si les Nations unies conservent aujourd’hui un rôle normatif structurant, notamment sur le climat ou la gouvernance de l’intelligence artificielle, la généralisation d’une logique d’efficacité conditionnée pourrait, à terme, en infléchir les priorités et en contraindre l’exercice. 

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