OPINION. « Iran : qui oserait prétendre avoir la solution miracle? »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Depuis quelques semaines, Donald Trump est de nouveau accusé, par une partie de l’opinion occidentale et par les opposants iraniens en exil, de souffler le chaud et le froid et indirectement de chercher à sauver le régime des mollahs. Sa volonté affichée de négocier avec Téhéran sans chercher à provoquer un renversement brutal du pouvoir est perçue comme une trahison des aspirations démocratiques iraniennes. Il négocie mais rien n’est très clair. Cette lecture est pourtant trop simple car tout le monde le sait : le Moyen-Orient est un jeu de dominos. Et ceux qui appellent aujourd’hui les Etats-Unis à bombarder l’Iran pour renverser le régime, sont souvent les mêmes que ceux qui ont dénoncé l’interventionnisme tout azimut de l’Amérique dans le monde avec les conséquences que l’on a connu.
Et surtout cette accusation contre Trump repose sur une illusion dangereuse: l’idée qu’il existerait une solution propre, rapide et moralement satisfaisante à la question iranienne. Or, au Moyen-Orient, les solutions miracles n’existent pas, encore moins qu’ailleurs. Depuis vingt ans, les États-Unis et leurs alliés ont accumulé les exemples d’échecs du changement de régime imposé de l’extérieur. L’Irak, la Libye et l’Afghanistan ont montré qu’abattre un pouvoir autoritaire ne produit pas mécaniquement une démocratie, mais très souvent un vide stratégique, un effondrement de l’État ancien, des milices, des guerres civiles et des dynamiques incontrôlables. L’Iran n’est pas une petite dictature isolée. C’est un État ancien, doté d’une administration, d’un appareil sécuritaire dense, d’un nationalisme fort et d’un pouvoir idéologique profondément enraciné. Imaginer que son effondrement conduirait naturellement à un régime démocratique relève d’un optimisme qui frôle l’irresponsabilité stratégique.
C’est sur ce terrain que Trump apparaît, paradoxalement, plus lucide que beaucoup de ses détracteurs. Il ne croit pas à la démocratisation par la force. Certes, il est probablement plus intéressé par l’intérêt économique qu’il tirerai de la fin de la République islamique que par le sort des iraniens, mais les deux peuvent être liés. Du coup, il semble ces derniers jours, que pour Washington, le risque iranien ne soit pas d’abord la nature théocratique du régime, mais sa capacité à devenir une puissance nucléaire militaire. Depuis deux décennies, l’obsession américaine est la même: empêcher l’Iran d’accéder à la bombe. Le reste est secondaire. Il pourrait aussi relancer l’affaire du nucléaire pour détourner l’attention du renversement.
Lorsque Trump déchire l’accord nucléaire de Barack Obama en 2016, ce n’est pas par goût du conflit, mais parce qu’il estime que cet accord est trop permissif. Il permettait à l’Iran de conserver ses infrastructures, d’enrichir de l’uranium et de jouer sur le temps. Pour Trump, c’était un mauvais deal. Aujourd’hui, ce qu’il semblerait négocier avec Téhéran, c’est une équation brutale mais claire: s’il négocie sur le nucléaire avec le pouvoir en place, il encourage tacitement la survie du régime contre un renoncement crédible à l’arme nucléaire. C’est un marchandage, pas une vision.
Mais au fond, il est possible que Trump, comme beaucoup d’acteurs internationaux, ne sache pas vraiment quoi faire. Qui a la solution parfaite pour l’Iran? Ceux qui réclament le renversement du régime au nom des droits de l’homme refusent souvent de regarder ce qui vient après. Leur logique est simple: abattre la dictature, et « après moi le déluge ». Or, l’histoire récente montre que “après” peut être bien pire. À l’inverse, ceux qui défendent la stabilité contre le chaos sont immédiatement accusés d’abandonner le peuple iranien. Dans ce dilemme, il n’y a pas de solution miracle.
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Ce malaise traverse aussi les alliés des États-Unis, y compris Israël et plusieurs pays arabes. Tous savent qu’une opération militaire massive contre l’Iran comporte un risque énorme d’escalade incontrôlable. Un régime qui n’a plus rien à perdre, qui se sait condamné, peut devenir infiniment plus dangereux. Il pourrait frapper Israël, mais aussi les pays arabes qui l’ont lâché, comme la Jordanie ou certains États du Golfe qui pourraient en fin de compte ouvrir leur espace aérien ou coopérer avec les Occidentaux via les bases américaines sur leur sol. Et surtout, il pourrait se retourner avec une violence extrême contre sa propre population, transformant l’Iran en champ de bataille intérieur. C’est cette peur du scénario du “jusqu’au-boutisme” qui pèse lourdement dans les calculs américains et israéliens. Dans les deux cas, on en revient à la même chose : dépendre des Etats-Unis et ne compter que sur lui pour faire le « sale boulot » pour pouvoir ensuite les critiquer vertement en cas de guerre.
Dans ce contexte, Trump ne joue pas un grand jeu moral. Il joue un jeu de minimisation des risques. Cela le place en opposition frontale avec les aspirations légitimes des Iraniens à la liberté. Mais cela reflète aussi une réalité brutale: la politique étrangère des grandes puissances n’est pas un concours de vertu, c’est une gestion du chaos. La tragédie iranienne est là. Le régime veut survivre. Les États-Unis veulent éviter la bombe. Les Iraniens veulent changer de système. Et ces trois objectifs sont aujourd’hui incompatibles. Trump tente de bricoler un équilibre instable entre eux. Il peut gagner du temps. Mais il ne peut pas à lui seul résoudre cette contradiction fondamentale sans tous les dommages collatéraux évoqués.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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