OPINION. « Émirats arabes unis : ce qui se cache derrière la demande d'extradition de 15 narcotrafiquants français »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Depuis des années, on se plaît à répéter que les Émirats arabes unis seraient le laboratoire d’un monde nouveau, un pays vitrine où la modernité, la réussite et la stabilité se conjuguent sans limite, où la tolérance et l’ouverture seraient une spécificité unique dans le monde arabe. Dubaï est devenue l'écran géant de ce fantasme collectif : influenceuses aux vies filtrées, stars en quête d’exil fiscal, entrepreneurs en faillite ou en fuite, dirigeants déchus en quête d’oubli. La confédération est devenue un miroir aux alouettes et un attrape-capitaux. L’argent n’a pas d’odeur, encore moins aux Emirats. Pendant qu’on y vante la sécurité, la propreté, le luxe, la démesure, un modèle politique presque enviable, la réalité reste têtue : les Émirats n’ont jamais cessé d’être un pouvoir autoritaire caché derrière un show permanent au vernis moderniste. Le pays demeure un refuge discret pour fortunes opaques, comptes offshore, oligarques en déroute, capitaux errants et affaires troubles. Le vernis est impeccable, mais il recouvre une mécanique d’une souplesse telle qu’elle attire depuis longtemps un autre profil : celui des criminels européens, notamment parmi les trafiquants français, belges ou néerlandais, qui y trouvent un havre d’impunité presque parfait.
C’est dans ce contexte qu’intervient la demande du Ministre français de la justice, Gérald Darmanin, visant à obtenir l’extradition vers la France d’une quinzaine de narcotrafiquants réfugiés aux Émirats, impliqués dans les réseaux qui ravagent nos villes actuellement avec le fléau de la drogue. Cet épisode révèle le cœur du problème : malgré ses proclamations d’ouverture et de modernité, l’État émirien ne joue qu’à moitié la partie de la coopération judiciaire. Surtout lorsque l’on sait que l’actuel président d’interpol est le Général-Major Ahmed Naser Al-Raisi des Emirats arabes unis. Le pays joue une partition double en permanence et agit à géométrie variable, souvent en fonction d’intérêts économiques ou diplomatiques, jamais dans la continuité d’un véritable engagement. Du temps de la guerre civile en Syrie, les premiers à se rendre sur place pour faire des affaires et prendre de l’avance sur les futurs contrats de reconstruction, et ce malgré les sanctions internationales contre le régime de Bachar al-Assad, ce sont les Emirats. Ce n’est pas un hasard si, régulièrement, ils figurent sur les listes grises ou noires de l’Union européenne en matière de paradis fiscaux : les contrôles bancaires y relèvent davantage de l’exercice cosmétique que de la régulation effective. Le pays a bâti son attractivité sur une porosité parfaitement assumée : flux financiers peu contrôlés, identités faciles à diluer, créations d’entreprises fictives, investissements immobiliers rapides, circuits opaques de financement. Le tout, sous l’œil discret mais bienveillant des autorités, tant que l’argent circule et irrigue la machine. Que dire de l’or qui coule encore plus à flot à Dubaï depuis que le pays soutient dans la guerre sanguinaire du Soudan, le général Hemedti, à la tête des RSF (Rapid Support Forces), qui monnaient leur soutien militaire contre l’accès aux mines d’or, l’extraction et l’exportation directe vers la pétromonarchie?
Cette permissivité structurelle explique pourquoi certains des trafiquants responsables de l’incendie social et sécuritaire qui frappe la France peuvent s’installer tranquillement à Dubaï : ils y ouvrent des sociétés, y blanchissent leurs gains, y vivent sans la moindre menace judiciaire, pendant que la violence qu’ils financent continue de faire des ravages dans les quartiers français, belges ou néerlandais. L’ironie est terrible : nous vendons des armes à un pays qui, dans le même temps, protège ceux qui alimentent la violence chez nous. Nous serrons la main d’un partenaire stratégique dont certaines pratiques sapent directement la sécurité européenne et contreviennent aux fondamentaux du droit international .
Il serait naïf évidemment de croire que cette affaire ne concerne que la France. Le trafic de drogue est devenu l’une des économies parallèles les plus structurées d’Europe. En Belgique, le port d’Anvers étouffe sous les saisies de cocaïne, les règlements de comptes secouent tout le pays et la criminalité violente se professionnalise. Aux Pays-Bas, la situation est devenue si grave que l’expression « narco-État » n’est plus caricaturale : journalistes, avocats et responsables politiques ont été assassinés par des réseaux devenus incontrôlables. Partout, de Madrid à Hambourg, de Londres à Paris, la drogue circule plus vite que les institutions ne réagissent. Et dans cette architecture criminelle européenne, les Émirats jouent un rôle indirect clair : ils servent de plaque tournante pour blanchir l’argent, organiser la logistique, centraliser les revenus et offrir un sanctuaire aux têtes pensantes. Ce n’est pas simplement un angle mort : c’est un maillon stratégique qu’il est temps de remettre en cause et dénoncer. Dans les années qui viennent, Dubaï et Abu Dhabi devront choisir : continuer à cultiver l’ambiguïté d’un modèle fondé sur l’argent quoi qu’il en coûte, ou s’affirmer comme un partenaire fiable capable de prendre sa part dans la lutte contre une économie criminelle qui déstabilise toute l’Europe.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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