OPINION. « Les possédants radicalisés ne respectent jamais la souveraineté populaire »

Francis Daspe
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Par Francis Daspe, président de l’AGAUREPS-Prométhée (*)
La démocratie peut difficilement s’accommoder de formes de relativismes. Pourtant, elle est sujette à de multiples définitions, quand il ne s’agit pas d’instrumentalisations, dans le but de la dévoyer. Dans une version vertueuse, elle devrait être comprise comme la façon pour le peuple de faire triompher sa volonté commune. Dans ce cas, le concept de souveraineté populaire prend de facto toute sa signification impérieuse, en constituant le pilier le plus solide qui soit. A l’opposé, elle peut servir de subterfuge aux possédants afin d’imposer, ou de maintenir, à moindre frais, leur domination sur le peuple. Les perspectives sont alors radicalement modifiées.
La souveraineté populaire peut contredire les souhaits des possédants. C’est même souvent le cas. Il s’agit en réalité d’une des dynamiques intrinsèques du fait démocratique : le peuple se saisit de ce qu’une minorité confisquait jusqu’alors à son profit plus ou moins exclusif. Qu’à cela ne tienne. Les possédants s’en affranchiront au besoin allègrement, de la manière la plus cynique si nécessaire.
La France offre quelques exemples contemporains particulièrement éclairants. Ce fut le cas du vote référendaire du 29 mai 2005 portant sur le traité constitutionnel européen. La victoire du non fut invalidée par le traité de Lisbonne de 2007 qui reprenait quasiment tel quel le texte rejeté, adopté de surcroit en catimini par la voie parlementaire excluant de ce fait la parole populaire. Plus proche de nous, l’incontestable victoire de la coalition du Nouveau Front Populaire lors des élections législatives de 2024 post-dissolution fut méthodiquement niée par le président Macron. Les perdants, bloc macroniste élargi à la droite républicaine, furent chargés de constituer des gouvernements forcément instables, dépendants d’une éventuelle bienveillance de la part d’autres perdants, le Rassemblement National, à qui la victoire était initialement prétendument assurée.
C’est que les possédants n’ont pas la conscience de l’intérêt général. Ils se contentent de se laisser guider par la boussole de leurs intérêts particuliers, la plupart du temps sonnants et trébuchants, ou liés à l’exercice du pouvoir leur en garantissant un accès privilégié. Ils agissent et réagissent en fonction d’un sentiment de caste. C’est en cela que réside la première étape vers une radicalisation des possédants. Il serait intéressant d’esquisser à grands traits les caractéristiques d’un possédant radicalisé, par delà la diversité des ressorts de cas multiples forcément plus ou moins singuliers. La peur de perdre ses rentes de pouvoir, de puissance et de richesse constitue souvent le point de départ. Les positions privilégiées étaient devenues tellement confortables, au point de les patrimonialiser. La trajectoire est portée par un fort sentiment de haine de classe.
Quelques exemples tirés du passé permettent d’illustrer cet esprit de caste en action. Il suffit de se remémorer les agissements des « 200 familles » ou la réalité du « mur de l’argent », souvent assimilés à l’entre-deux-guerres et la victoire du Front Populaire qu’ils n’ont cessé de vouloir contrecarrer, en dépit du verdict du suffrage universel. Les menaces récurrentes de fuite des capitaux et les rodomontades des exilés fiscaux constituent des versions plus contemporaines, mais inscrites dans une logique similaire. On peut également revenir à 2011 quand le ministre François Baroin perdit le contrôle de la situation à l’Assemblée nationale, avec sa saillie accusant la gauche plurielle d’être parvenue au pouvoir en 1997 par effraction. C’était la même rengaine de la supposée illégitimité de la gauche à exercer le pouvoir, et plus encore à mener sa politique d’un autre partage des richesses, qui affleure constamment. Les possédants s’estiment en quelque sorte propriétaires du pouvoir, à tel point qu’ils finissent par considérer que toute alternance politique, sans même parler d’alternative, s’apparente à une spoliation de leurs droits oligarchiques à gouverner sans discontinuer.
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Le sujet de la radicalisation des possédants relève bien entendu d’une question internationale, plus précisément internationaliste. Il est nécessaire de sortir des frontières de l’hexagone pour aborder des situations dans lesquelles la violence monte en proportion en intensité. Les exemples abondent. La guerre civile en Espagne, entre 1936 et 1939, se déclencha quand les possédants optèrent pour le coup d’état militaire franquiste pour liquider le Frente Popular et la II° République espagnole qui leur paraissaient totalement insupportables. Il en était de même au Chili, avec la victoire du socialiste Salvador Allende, aggravée par un contexte de guerre froide, ce qui occasionna un putsch militaire mené par le général Pinochet, orchestré en sous-main par la CIA. Le scénario devait se répéter dans l’Amérique latine dans les années 1970 et 1980. L’exécution sommaire du Che, Ernesto Guevara, en Bolivie avait servi de répétition. L’ordre américain régnait, avec l’application de l’opération Condor et son cortège de répression et d’assassinats…
Arrêtons-nous un moment sur le cas du Venezuela. Hugo Chavez a remporté huit scrutins nationaux (élections présidentielles, référendums constitutionnels, et même un référendum révocatoire). Il n’en perdit qu’un seul, référendum constitutionnel de 2007, de très peu. Malgré cette assise populaire électorale indiscutable, Chavez dut subir une multitude d’entreprises de déstabilisation, sans parler de la tentative du coup d’état d’avril 2002 dont il se sortit en raison d’une forte mobilisation populaire dans la rue. Pour les adversaires de Chavez, peu importait l’expression de la souveraineté populaire, l’intrus devait être exclu par tous les moyens du pouvoir.
Plus récemment, au Brésil, l’arme du lawfare, c’est-à-dire de l’utilisation de la justice à des fins de combat politique dans une perspective de revanche, fut utilisé. Il conduisit à l’emprisonnement de Lula pour l’empêcher de concourir à l’élection présidentielle de 2018, après avoir destitué son ancienne vice-présidente devenue présidente, Dilma Rousseff en 2016. C’est à ce prix que Javier Bolsonaro, le nostalgique de la dictature militante et ami de Donald Trump, parvint au pourvoir. Ce qui n’empêcha pas Lula de prendre sa revanche en 2022 dans les urnes.
Gardons enfin en mémoire le triste sort qui furent réservés aux leaders anticolonialistes tiers-mondistes d’Afrique, Patrice Lumumba au Congo belge et Thomas Sankara au Burkina-Faso. Ils furent sommairement liquidés par la coalition des intérêts impérialistes et des bourgeoisies nationales émergentes.
Les possédants n’ont que faire de la démocratie et de la souveraineté populaire. Ils sont prêts à tout en cas de défaite menaçant leurs intérêts de classe et de caste. Capitalisme, impérialisme et fascisme s’unissent alors dans un front de classe, faisant cause commune dans un attelage improbable relevant de l’union sacrée réactionnaire.
Le possédant radicalisé se croit tout permis, persuadé qu’il possède tout et dispose de tout. Obnubilé par sa soif d’accumulation compulsive, aveuglé par son arrogance innée, tenaillé par son esprit de caste, il peut en venir à exalter un culte de la violence. A cet égard, la forte polarisation du débat politique français en vue de la présidentielle de 2027, qui est la déclinaison de cette radicalisation des possédants, peut fournir des motifs légitimes de crainte. Car pour les possédants radicalisés, les moyens utilisés importent peu, pourvu que l’objectif visé soit atteint…
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(*) Francis Daspe est président de l’AGAUREPS-Prométhée. Il est également impliqué dans La France Insoumise.