OPINION. « CEO Women Europe : repenser le leadership et créer des ponts dans un monde en transition »

Sandrine El Khodry
JC GUILLOUX

Sandrine El Khodry
JC GUILLOUX
Par Sandrine El Khodry, SVP Global & Sales chez Alcatel-Lucent et Présidente de CEO Women Europe
Nous vivons un changement de cycle. L'intelligence artificielle transforme les métiers. Les équilibres géopolitiques évoluent rapidement. Les chaînes de valeur se redessinent. Les investissements prennent de nouvelles directions. Les entreprises avancent dans un environnement où les repères changent en permanence.
Dans ce contexte, une question me paraît essentielle : quel type de leadership permettra réellement d'avancer ?
Pendant longtemps, un dirigeant était avant tout celui qui savait décider, arbitrer et fixer un cap. Ces qualités restent indispensables. Mais elles ne suffisent plus.
La qualité la plus importante, aujourd’hui, est peut-être la plus simple en apparence : comprendre les personnes avec lesquelles on travaille. Écouter, respecter les différences, construire la confiance. Mais c’est précisément ce qui fait souvent la différence.
La raison est simple. Les entreprises ne travaillent plus seules. Elles avancent avec des partenaires, des investisseurs, des clients, des institutions, parfois à l'autre bout du monde. Les repères ne sont pas toujours les mêmes. Les façons de décider non plus.
C'est là, à mes yeux, que commence le leadership : savoir faire travailler ensemble des personnes qui n'ont pas la même culture, le même parcours ou les mêmes réflexes, mais qui partagent une même ambition.
Au fil de ma carrière, entre l'Europe et l‘Orient, j'ai appris une chose : les meilleurs partenariats ne commencent pas avec un contrat. Ils commencent avec une relation de confiance.
Nous consacrons beaucoup de temps à parler de stratégie, d'innovation ou de compétitivité. Nous parlons beaucoup moins de confiance. Pourtant, c'est souvent elle qui fait la différence entre une collaboration ponctuelle et un partenariat qui dure.
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La technologie accélère tout. Les informations circulent en temps réel. Les décisions se prennent plus vite. Mais la confiance, elle, ne suit pas le rythme des technologies. Elle se construit. Elle demande de la constance, de l'écoute et une vraie volonté de comprendre l'autre.
Et la confiance demande du temps. Elle se construit dans la durée, par l'écoute, la constance et le respect des engagements. Dans un environnement devenu plus instable, elle n'est pas qu’une simple qualité humaine. Elle est aussi un véritable levier de performance.
Les défis actuels et de demain sont tels qu'aucune organisation ne peut prétendre avancer seule. Les projets les plus ambitieux ne naissent presque jamais seuls. Ils prennent forme quand des entreprises, des start-ups, des investisseurs, des universités ou des acteurs publics se retrouvent autour d’un même enjeu et travaillent ensemble. À ce moment-là, les idées bougent, se confrontent, s’affinent. Chacun apporte quelque chose de différent : une expertise, une expérience, une lecture du problème.
Et très souvent, ce qui manque encore, ce ne sont pas les idées ni les talents, mais les occasions de se rencontrer. C’est là que le rôle d’un dirigeant leader devient concret : connecter des personnes qui ne se seraient probablement jamais croisées et faire naître des projets.
Je suis convaincue que nous faisons encore fausse route lorsque nous parlons de diversité. À mon sens, la diversité n’est pas un sujet de représentation mais de performance.
Quand des femmes et des hommes, des générations, des cultures et des parcours différents travaillent ensemble, les décisions sont meilleures. Les débats gagnent en qualité. Les angles morts diminuent. Les entreprises comprennent plus vite les transformations de leur environnement. Dans un monde de plus en plus complexe, la diversité est un réel avantage.
J'entends parfois le débat sur le leadership féminin présenté comme une forme de féminisme. Je ne partage pas cette vision. Je ne considère pas cette question comme un combat. Les femmes et les hommes sont égaux. Ils n'ont pas vocation à se remplacer. Ils ont vocation à réussir ensemble. En ce sens, les entreprises n'ont pas besoin de moins d'hommes. Elles ont besoin que davantage de femmes puissent prendre pleinement leur place aux côtés des hommes.
C'est une question d'intelligence collective. Plus les regards sont différents autour de la table, meilleures sont les décisions.
Le principal frein n'est d'ailleurs plus le talent. Les femmes ont largement démontré leurs compétences. Ce qui évolue plus lentement, ce sont encore certaines représentations du pouvoir. Chaque dirigeante qui accède à une fonction de responsabilité contribue ainsi à faire évoluer ces représentations.
C’est cette conviction qui est à l'origine de CEO Women Europe. L'initiative prolonge CEO Women, créé en Égypte il y a quatre ans pour rapprocher des dirigeantes, des entrepreneurs, des investisseurs et des décideurs publics autour d'une ambition simple : faire émerger de nouvelles coopérations.
Son développement en Europe répond à une évolution que j'observe depuis plusieurs années. Les relations entre l’Occident et l’Orient prennent une nouvelle dimension. Les investissements s'intensifient. Les projets industriels se développent. Les deux Mondes ont beaucoup à construire ensemble.
Au-delà des enjeux économiques, elles portent aussi deux cultures de la relation qui peuvent s'enrichir mutuellement. En Europe, la confiance se construit souvent autour d'un projet. En Orient, c'est bien souvent la relation qui permet au projet de naître. Ces approches sont différentes. Elles ne s'opposent pas. Elles se complètent. Créer ces passerelles est précisément la vocation de CEO Women Europe.
Nous parlons beaucoup d'intelligence artificielle, de souveraineté ou de compétitivité. Ces sujets sont essentiels. Nous pouvons investir dans les meilleures technologies. Elles ne remplaceront jamais la confiance entre les femmes et les hommes qui font vivre une entreprise. C'est au dirigeant d'en donner l'impulsion. L'exemplarité reste la première forme de leadership. Et celui-ci ne se décrète pas. Il s'incarne au quotidien.
Je reste convaincue que les organisations qui réussiront demain seront celles qui sauront faire confiance, rassembler des talents différents et construire des coopérations durables. Au fond, le leadership ne consiste plus seulement à montrer une direction mais à donner envie d'avancer ensemble. Et dans un monde qui change aussi vite que le nôtre, rester profondément humain est peut-être la plus grande qualité d'un dirigeant.