OPINION. « Marché de l'électricité : le compléter plutôt que l'abandonner »

Alexis Vessat
DR

Alexis Vessat
DR
Par Alexis Vessat, Docteur en économie de l’énergie (*)
Dans les colonnes de La Tribune, Madame Anne Debrégeas a plaidé, le 17 juin 2026, pour une « démarchandisation » de l'électricité (« Remise en cause du marché de l'électricité : l'impossible débat »), à laquelle Monsieur Étienne Borocco a répondu le 1er juillet (« Marché de l'électricité : la "démarchandisation" rétablit surtout un monopole »).
Leur échange paraît opposer deux mondes : le marché concurrentiel d'un côté, le monopole public de l'autre. C'est une fausse symétrie. La proposition de Madame Debrégeas ne supprime pas le marché ; elle remplace une organisation concurrentielle de la production et de la fourniture par un monopole public national, tout en conservant le marché européen pour facturer les échanges aux frontières. La vraie question n'est donc pas « marché ou pas marché », mais laquelle de deux organisations effectue les mêmes arbitrages économiques au moindre coût et au moindre risque d'erreur. Ma conviction : il faut compléter le marché plutôt que l'abandonner — sans nier ce que l'approche centralisée réussit.
Car Monsieur Borocco a raison sur un point difficilement contestable. Les arbitrages ne disparaissent pas quand on change l'habillage institutionnel. À chaque instant, production et consommation doivent s'équilibrer ; un MWh conserve une valeur d'opportunité — le consommer, l'exporter, le stocker — quelle que soit l'organisation. Un opérateur public unique devrait lui aussi décider quelle centrale appeler, quelle eau garder dans les barrages, quelle énergie importer. Il peut choisir de ne pas exposer l'usager au signal correspondant ; il ne peut pas faire disparaître la valeur économique sous-jacente. « Démarchandiser », ce n'est donc pas sortir des contraintes économiques : c'est centraliser leur gestion.
Reste que Madame Debrégeas marque des points que Monsieur Borocco minimise. Le cadre institutionnel compte. EDF a piloté très bien son parc pendant des décennies ; le programme nucléaire historique a été bâti sans marché concurrentiel ; l'optimisation centralisée fonctionne, parfois même avec de meilleurs algorithmes qu'une coordination par les prix, au moins pour le pilotage de court terme. Et elle a raison de dire que le coût marginal de court terme — qui correspond aujourd'hui au prix spot — ne peut pas servir de boussole pour fixer les tarifs et guider l'investissement. Sur ce point, Marcel Boiteux est de son côté, non du côté de ses contradicteurs.
Encore faut-il dissiper une confusion récurrente entre coût marginal de long terme et coût moyen. Le coût marginal de long terme, c'est le coût annualisé de l'équipement supplémentaire rendu nécessaire par une demande supplémentaire : lorsque l'annuité d'amortissement d'une centrale neuve, ajoutée à son coût de fonctionnement, passe sous le coût marginal de court terme du parc en place — par exemple parce qu'il faut appeler une centrale à gaz très coûteuse —, alors il faut investir. Le coût moyen est tout autre chose : c'est la somme des coûts fixes et des coûts variables anticipés, divisée par la production totale d'électricité anticipée sur la période, telle qu'on la retrouve dans les contrats de long terme. Ce n'est donc ni le coût marginal de long terme, ni le coût comptable du parc existant, souvent faible parce que déjà amorti. Boiteux avait montré que coût marginal de court terme et coût marginal de long terme convergent, mais sous la seule hypothèse d'un parc constamment adapté — qu'il savait irréaliste. Ces valeurs ne coïncident pas en général. C'est précisément pour cela que le prix spot ne peut pas faire office de tarif durable, et que les contrats à terme existent.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le vrai débat n'est ni l'optimum ni le merit order : les deux organisations sélectionnent les centrales par ordre de coût croissant. Depuis Walras — et plus précisément Barone et Lange —, on sait qu'un planificateur central bienveillant — le « monopole absolu » au sens de Walras —, tarifant au coût marginal, atteint le même optimum que la concurrence pure et parfaite. L'opérateur public de Madame Debrégeas est censé être exactement ce planificateur. Les deux visent donc le même optimum, et la logique économique sous-jacente reste la même : le vrai choix porte bien sur le monopole ou le marché, non sur la présence ou l'absence de calcul économique. Tout se ramène alors à une question de comparaison institutionnelle : quelle organisation atteint cet optimum au moindre coût ? La concurrence paie des coûts de transaction, car elle procède par approximations successives — le tâtonnement du commissaire-priseur. Le monopole les économise, et Madame Debrégeas a raison de le souligner. Mais le monopoleur peut se tromper aussi, et ses erreurs ne s'évaporent pas : un chantier qui dérive, un parc indisponible, une demande mal anticipée, des importations coûteuses — quelqu'un paie. Le monopole ne supprime pas le risque : il le socialise sur le contribuable et le consommateur futur, là où le marché le disperse vers ceux qui acceptent de le porter, à un prix.
On lit souvent dans la crise de 2021-2024 la preuve d'un marché dysfonctionnel par nature. Or presque aucun consommateur final n'était exposé au prix spot : la crise est passée par les prix à terme et par une prime de risque massive, quand tout le monde a voulu s'assurer en même temps tandis que les vendeurs se retiraient et que les appels de marge contraignaient les bilans. La leçon de Monsieur Borocco est juste : l'assurance doit être organisée avant l'incendie, sur des marchés longs profonds et liquides. Mais l'objection de Madame Debrégeas n'est pas sans force : ces prix à terme sont eux-mêmes ancrés sur l'anticipation du gaz marginal, si bien qu'à parc décarboné le prix moyen de long terme reste exogène aux coûts français et largement indéterminé. Les deux peuvent être vrais à la fois : le mécanisme de 2022 fut bien un défaut de marchés longs trop peu profonds, et le prix de long terme demeure suspendu aux moyens thermiques nécessaires à l'équilibre européen.
De là ma position. La réforme utile n'est pas de revenir au monopole au nom d'une démarchandisation qui n'en est pas vraiment une. Elle consiste à compléter le marché : conserver le signal marginal de court terme pour l'exploitation, développer des marchés à terme profonds et accessibles, organiser les contrats longs, les CfD et les PPA pour financer les investissements bas-carbone, partager la rente du parc national, et encadrer par une régulation prudentielle les effets procycliques des appels de marge — tout en protégeant les consommateurs vulnérables. Ce n'est pas un laissez-faire : c'est un marché organisé. Cette voie concède à Madame Debrégeas que le pilotage centralisé de court terme fonctionne et que le spot n'est pas un tarif de long terme. Elle refuse seulement d'en conclure qu'il faudrait supprimer le signal marginal. Choisir le monopole, ce n'est pas échapper aux contraintes économiques : c'est une autre manière de les administrer — et de masquer qui paie le prix de l'erreur.
______
(*) Responsable de la veille des marchés européens du gaz et de l’électricité au sein d' un cabinet de conseil spécialisé dans l’énergie, notamment dans les achats d’électricité et de gaz, la gestion des risques et les stratégies de couverture.