OPINION. « Lutte anti-drones : les nécessaires alliances entre industriels européens »

Général Lavigne, Jérôme Rein et Romane Roch
DR

Général Lavigne, Jérôme Rein et Romane Roch
DR
Par le Général Lavigne, ancien commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN et senior advisor au BCG, Jérôme Rein, directeur associé senior au BCG et Romane Roch, directrice associée au BCG (*)
Ils ont été les stars du dernier salon Eurosatory, le grand rendez-vous mondial de la défense. Les drones ont, en quelques années seulement, changé la physionomie des conflits armés. L'opération Spiderweb, aboutissant à la destruction de dizaines de bombardiers russes par l’Ukraine en 2025, et plus récemment la multiplication des frappes au Moyen-Orient, ont confirmé ce que beaucoup refusaient encore d'admettre. Le drone de combat est désormais une arme de premier rang. Conséquence directe, la lutte anti-drones (LAD) est devenue un enjeu de sécurité et de souveraineté.
La demande pour les systèmes LAD explose. Leur marché global pourrait atteindre 5 à 7 milliards de dollars par an d’ici 2029… Encore faut-il que les solutions deviennent plus accessibles. Alors qu’un drone offensif coûte entre 30 000 et 80 000 euros, le missile chargé de l’intercepter dépasse aujourd’hui le million. L’asymétrie financière est saisissante. Pour garantir la protection de nos sites sensibles, qu’ils soient civils ou militaires, le besoin européen est aujourd'hui estimé entre 4 000 et 5 000 systèmes LAD. Mais leur prix unitaire pouvant atteindre la dizaine de millions d’euros, l'enveloppe globale est tout simplement hors de portée de nos budgets.
Malgré l’urgence de la situation, la réponse européenne demeure morcelée. Aujourd'hui, chaque nation finance ses propres recherches, ce qui engendre des doublons industriels massifs. Ce foisonnement tient également à la diversité des pistes technologiques encore explorées pour contrer les drones à un coût maîtrisé. Conséquence : on dénombre 35 plateformes de systèmes LAD en Europe, contre seulement 13 en Amérique du Nord. Les commandes dispersées interdisent toute économie d'échelle, maintiennent les cadences de production au plus bas et les coûts unitaires au plus haut. Plus grave encore : cette fragmentation pourrait empêcher la mise au point de solutions interopérables. Sans convergence, l'Europe se condamnera à déployer un archipel de systèmes incapables de fonctionner ensemble.
L’enjeu est de parvenir à mettre au point rapidement des systèmes LAD évolutifs, à les produire en masse et à les intégrer dans les systèmes de défense aérienne aux architectures ouvertes déjà développés par les grands industriels. Pour y parvenir, la consolidation des acteurs est indispensable. Les partenariats à créer, respectueux de l’indépendance de chaque acteur, devront inclure les start-ups agiles, vitales pour suivre des cycles d’innovation rapide. L'objectif est d'imposer une interopérabilité stricte selon le principe « Any sensor, any shooter » : être enfin capable de coupler, par exemple, un radar civil français avec une munition polonaise - ou une technologie de faisceau d’ondes allemande.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Pour que de tels écosystèmes voient le jour, ils devront respecter trois impératifs. Le premier est celui du rythme. Avoir 2028 en ligne de mire est en décalage total avec l’urgence de la menace. Il est urgent d’assembler dès aujourd’hui les briques disponibles - radars issus d’autres industries, munitions développées pour d'autres usages - plutôt qu'attendre une solution souveraine clé en main.
Le deuxième est financier. L'objectif industriel doit être de diviser par au moins deux ou trois le coût des systèmes complets. C'est une condition non négociable pour que les États puissent commander en volume et inciter les industriels à monter en puissance.
Le troisième levier, transversal, est l'intelligence artificielle. Elle est le moteur du saut de performance. Tri automatique des détections radar, automatisation de la riposte multicouche, guidage de drones intercepteurs… L'IA permet de démultiplier l'efficacité de l'existant sans attendre la prochaine génération de systèmes. Intégrée dès la conception, elle change l'équation.
L'Europe se trouve à la croisée des chemins. Dispersée, elle restera vulnérable et dépendante. Unie, elle peut disposer d’un avantage compétitif durable. Ceux qui structureront ce marché ne se contenteront pas d'en capter les parts, ils dicteront les standards mondiaux de la défense anti-drones.
_______