OPINION. « Canicule : la France doit cesser de subir »

Michel Kahan
DR
Par Michel Kahan, Président de Syntec-Ingénierie
Ces villes ont intégré la chaleur comme une contrainte de conception. Rues ombragées, protections solaires, volets, patios, matériaux adaptés, horaires décalés, et aujourd’hui réseaux de froid, bâtiments ventilés ou climatisés : elles ont fait de la chaleur une donnée d’entrée de l’urbanisme. En France, elle reste trop souvent traitée comme une exception.
Nos villes ont été pensées pour un autre climat. Paris a longtemps cherché à capter le soleil, à conserver la chaleur l’hiver, à densifier les usages dans une ville minérale et fortement inertielle. Ce modèle devient fragile quand les températures dépassent 35degrés, quand les nuits ne rafraîchissent plus, quand les logements, écoles, hôpitaux, gares et réseaux dépassent leurs hypothèses de conception.
Il faut changer d’approche. L’adaptation à la chaleur n’est pas un supplément de confort : c’est une véritable politique d’urbanisme, d’infrastructure.
De nombreuses solutions sont matures et éprouvées. Cartographier les îlots de chaleur. Planter là où cela rafraîchit vraiment. Restaurer l’eau en ville sans gaspillage. Créer de l’ombre. Choisir des matériaux accumulant moins la chaleur. Rénover les bâtiments pour le confort d’été autant que pour l’hiver. Installer des protections solaires. Développer la ventilation naturelle quand c’est possible. Déployer des réseaux de froid bas carbone quand ils sont pertinents. Adapter les écoles, les EHPAD, les transports, les lieux de travail. Et pour l’avenir, concevoir chaque développement urbain non plus avec le climat d’hier, mais avec celui de 2050.
L’ingénierie française sait faire cela. Elle sait mesurer, modéliser, planifier, construire et maintenir. Elle sait aussi éviter les fausses bonnes réponses : une climatisation généralisée, si elle n’est pas sobre et décarbonée, soulage les intérieurs mais aggrave la surchauffe urbaine, au-delà de ses impacts sur la pointe électrique et les émissions. L’enjeu est de fabriquer des villes habitables, de penser et d’aménager différemment l’espace urbain, en mobilisant l’ensemble des solutions disponibles, technologiques ou non.
Mais l’adaptation ne suffira pas. Elle est indispensable, vitale ; mais elle ne doit pas devenir un alibi. La mère de toutes les batailles reste la réduction des émissions. Si nous laissons le climat dériver, les vagues de chaleur deviendront encore plus fréquentes, longues et intenses. Au-delà d’un certain point, certains seuils irréversibles seront franchis, dans les corps, les réseaux et les écosystèmes.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Parler d’adaptation ne signifie pas s’avouer vaincu sur le climat. Adapter nos villes n’est pas renoncer à freiner le changement climatique, c’est refuser d’ajouter l’impréparation à la dérive du climat. Nous devons aujourd’hui mener ces deux combats de front : réduire nos émissions avec détermination, et préparer sans délai nos territoires aux effets du changement climatique.
Les compétences sont là. Les méthodes sont là. Les solutions sont là. Il manque une chose : reconnaître que la chaleur n’est plus une parenthèse, mais une donnée structurante de l’action publique. Nous suffoquons déjà. N’attendons pas davantage.
______
Ingénieur des Ponts, diplômé de l’École Polytechnique et titulaire d’un Master of Science du MIT, Michel Kahan a consacré toute sa carrière à l’ingénierie. Il a notamment travaillé au ministère de l’Équipement avant de rejoindre le groupe Setec, dont il est président depuis 2016. Actif au sein de Syntec-Ingénierie depuis plus de dix ans, il est président de la fédération depuis 2023.