OPINION. « L'IA accélère le travail, mais à quel prix pour la santé mentale ? »

Ninon Gauthier
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Par Ninon Gauthier, consultante, Colombus Consulting
Le véritable enjeu n'est plus l'adoption de l'IA, mais la capacité des entreprises à en encadrer les usages pour préserver durablement la santé mentale des équipes.
L'IA n'épuise pas directement les collaborateurs — mais elle agit comme accélérateur d'un déséquilibre déjà présent. Le risque n'est pas technologique ; il est organisationnel. Ce phénomène, désormais identifié sous le nom d'"AI brain fry", désigne une fatigue mentale liée non à la technologie elle-même, mais à l'absence de règles encadrant son usage. L'attente implicite de devoir "faire plus et plus vite avec l'IA" entraîne une hausse de 12 % de la fatigue mentale. À l'inverse, lorsque les usages sont structurés et accompagnés, cette fatigue diminue nettement.
Or aujourd'hui, seuls 47 %i des salariés déclarent être accompagnés dans l'adoption de ces outils : une entreprise sur deux laisse encore ses équipes naviguer seules. Cela se traduit par des allers-retours incessants, sans repères clairs sur la façon d’utiliser l'outil à bon escient. Un dispositif censé faire gagner du temps finit alors par en consommer davantage. Loin de fluidifier le travail, l'IA peut ainsi ajouter une nouvelle couche de charge cognitive lorsque son usage n'est ni clarifié ni partagé collectivement. Ce décalage est d'autant plus problématique que, selon une étude récente de Harvard, 70 % des transformations liées à l'IA devraient porter sur les personnes et les processus, et non sur la technologie elle-même.
Dans cette transformation, les managers occupent une place centrale et figurent parmi les utilisateurs les plus avancés de l’IA : 71 % d’entre eux y ont recours régulièrement, contre 46 % des non-managersi. Ils doivent donner du sens et fixer les priorités. Les chiffres confirment leur impact : un manager disponible pour accompagner son équipe permet de réduire de 15 % le risque de fatigue mentale. À l'inverse, un manager qui laisse ses équipes se débrouiller seules contribue à l'augmenter de 5 %ii.
Mais le management est lui-même sous tension. En France, un manager sur deux déclare manquer de temps, et 40 % estiment ne pas avoir la formation nécessaire pour accomplir leur mission. On leur demande simultanément d'accélérer la transformation, de maintenir l'engagement des équipes, d'intégrer de nouveaux outils et d'en maîtriser les risques. Leur demander d'absorber en plus l'encadrement des usages de l'IA relève de l'injonction paradoxale.
Face à cette équation, certaines organisations choisissent de ne pas faire reposer l'effort sur les seuls managers. Elles expérimentent des modèles plus distribués, en s'appuyant sur des référents IA désignés ou volontaires au sein de chaque équipe ou pôle métier. Ces relais n'ont pas nécessairement d'expertise technique au départ : ce qui compte, c'est qu'ils soient facilement identifiables et accessibles pour répondre aux questions concrètes du quotidien.
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Ce modèle exige néanmoins un socle solide : formation de base, kit dédié, directives claires. Sans cela, le dispositif risque d'être perçu comme trop descendant ou insuffisamment outillé pour répondre aux besoins réels.
Dans tous les cas, la condition de succès reste la même : que la gouvernance soit pensée en amont, et non déployée en urgence. Car les entreprises qui réussiront l'intégration de l'IA ne seront pas celles qui automatiseront le plus vite. Ce seront celles qui sauront fixer des limites à l'accélération qu'elle rend possible. L'enjeu n'est plus seulement de savoir ce que l'IA peut faire, mais de décider ce que les organisations accepteront d'exiger des humains grâce à elle.
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(*) Ninon Gauthier, consultante chez Colombus Consulting depuis 2024, accompagne la transformation des entreprises dans leurs nouveaux modes de travail. Diplômée de l'EDHEC, elle rejoint dès la fin de ses études la practice Nouveaux Modes de Travail & Immobilier. Elle intervient sur des missions de pilotage de projet immobilier et d'accompagnement au changement auprès de clients variés, issus des secteurs bancaire, du transport et de la logistique.