OPINION. « Face à un pacte républicain qui se fissure, l’urgence d’arbitrages courageux »

Philippe Naccache et Julien Pillot
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Philippe Naccache et Julien Pillot
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Par Philippe Naccache et Julien Pillot, enseignants-Chercheurs, Inseec Grande Ecole, Groupe Omnes Education
Santé, éducation, sécurité, justice, adaptation climatique…Les motifs d’insatisfaction pour les Français sont légion. La population exprime à la fois son attachement aux services publics, et une colère de moins en moins sourde face aux dysfonctionnements de ces derniers.
La justice, par exemple, est perçue comme lente et couteuse par respectivement 86% et 74% des Français selon l’étude sur la justice en France. Sur le volet sécuritaire, une enquête d’Elabe établit que 64% des Français se déclarent inquiets pour leur sécurité, tandis qu’ils seraient 77% à avoir décidé de renforcer la protection de leur domicile avant de partir en vacances cet été selon le sondage Verisure-Odoxa. Quant à l’hôpital, l’IFOP révèle que 59% des Français considèrent que la situation de celui-ci s’est dégradée au cours des dix dernières années. L’impréparation des services de l’Etat face aux grandes chaleurs, notamment par l’absence criante de climatiseurs dans les bâtiments publics accueillant un public fragile, écoles et hôpitaux en tête, est le dernier épisode en date d’une grogne sociale qui n’en finit plus de monter. A plus forte raison que nos dirigeants, si prompts à légiférer au moindre fait divers et à multiplier les « grandes causes » et « priorités nationales », sont moins diserts au moment d’assumer leurs responsabilités.
L’exaspération est à la hauteur des promesses non tenues. Pendant des années, on a promis la revitalisation des services publics. On a multiplié les plans, les annonces, les « priorités nationales ». Les attentes étaient immenses. Elles se transforment aujourd’hui en colère de moins en moins sourde. Les contributeurs nets, ceux qui alimentent l’essentiel de la dépense publique par leurs impôts, ont une tolérance fiscale qui s’érode rapidement. Ils ont le sentiment d’alimenter un tonneau des Danaïdes : quoi qu’ils versent, ce n’est jamais assez pour colmater les brèches. L’insatisfaction gagne une part majoritaire des Français. Or, celle-ci constitue le terreau le plus fertile des populismes que même les partis qui espèrent en profiter peineront à maîtriser à terme. On trouve toujours plus populiste que soi…
L’heure est moins au concours Lépine de la proposition politique la plus démagogique, dont le congé climatique de Marine Tondelier est le dernier avatar, qu’à la revitalisation des services publics essentiels. C’est une priorité absolue si l’on veut éviter que le pacte républicain ne vole en éclats de façon irréversible. Il faut néanmoins reconnaître qu’en la matière, la marge de manœuvre du politique est dramatiquement réduite. L’endettement structurel du pays, combiné à une croissance économique durablement atone, laisse peu de place aux illusions. S’ajoute à cela une démographie vieillissante qui pèse de tout son poids : les dépenses de retraites et de santé représentent déjà 45 % de la dépense publique totale.
Chaque année qui passe, ces deux postes absorbent une part croissante des ressources, au détriment de tout le reste. Se pose dès lors la question : à force d’empiler les « priorités », ne perd-on pas de vue ce qui est réellement prioritaire ? Saupoudrer la dépense publique entre moult portefeuilles d’un Etat « de moins en moins » Providence, n’est-il pas le meilleur moyen de n’exceller dans aucune mission de l’Etat ? Au-delà, quelle part de responsabilité doivent endosser les Français, si enclins à croire les vaines promesses de partis politiques qui refusent systématiquement le saut d’obstacle et laissent le soin aux générations futures de solder l’ardoise, qu’elle soit économique ou environnementale ?
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Si on veut reprendre la main sur notre destin collectif, le prochain quinquennat devra donc être celui des grands arbitrages. Une proposition politique honnête devra amener la population à interroger réellement les priorités nationales, et à opérer de véritables choix, aussi douloureux ou impopulaires soient-ils. Qu’il nous soit permis d’exposer ici trois pistes.
Compte tenu du poids qu’elles représentent dans la dépense publique totale (près de 25%), d’une trajectoire démographique qui met en péril le système par répartition, et d’une ponction sur le revenu des actifs qui atteint ses limites, les retraites devront revenir au cœur du débat public. Non pas sous la forme d’une énième réforme paramétrique qui nécessite qu’on y revienne tous les 10 ans, mais sous celle d’une refondation d’un système qui, pour organiser la solidarité intergénérationnelle, ne doit plus s’interdire d’explorer des pistes telles que la capitalisation, les comptes notionnels ou la révision des pensions selon les revenus patrimoniaux du ménage.
Une deuxième piste à explorer serait celle d’une réduction assumée du périmètre de l’État. Concentrer les moyens sur un portefeuille ministériel réduit est le moyen de renforcer l’action publique là où elle est la plus nécessaire. Hors missions régaliennes, un référendum pourrait être organisé pour hiérarchiser les besoins de la population, et définir des priorités budgétaires qui ne soient pas guidées par la survenue de faits divers, ou par le clientélisme ordinaire.
Il ne faudra pas éluder, enfin, la question de la débureaucratisation, alors que les « chocs de simplification de l’Etat » ont jusqu’à présent toujours accouchés de souris quand, à l’image de la réforme des Régions, ils n’ont pas débouché sur des surcouches administratives. L’IA, en sa qualité de technologie dédiée à l’automatisation et au contrôle de tâches routinières, offre une opportunité sans précédent de supprimer des postes à faible valeur ajoutée dans la superstructure, pour les redéployer sur le terrain, au plus près des usagers. On a moins besoin d’administrateurs que de professeurs, soignants, policiers et agents de terrain.
Ces arbitrages seront douloureux. Ils heurteront des intérêts, des corporatismes, des habitudes. Mais ils sont la condition sine qua non pour redonner de l’oxygène budgétaire, restaurer la qualité des services publics et réinvestir massivement dans les grands chantiers du XXIe siècle : adaptation au dérèglement climatique, réindustrialisation, relance du nucléaire, maîtrise de l’IA et cybersécurité. Si nous refusons encore ces choix, il faudra alors que les Français en acceptent les conséquences. Ce ne sont pas seulement les victimes collatérales des multiples dysfonctionnements des services de l’Etat que nous aurons abandonnées : ce sera la République tout entière que nous aurons livrée à sa propre impuissance.